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| « Je ne sais pas si je n'ai rien à dire, je sais que je ne dis rien ; je ne sais pas si ce que j'aurais à dire n'est pas dit parce qu'il est l'indicible (l'indicible n'est pas tapi dans l'écriture, il est ce qui l'a bien avant déclenchée) ; je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d'un anéantissement une fois pour toutes. C'est cela que je dis, c'est cela que j'écris et c'est cela seulement qui se trouve dans les mots que je trace, et dans les lignes que ces mots dessinent, et entre ces lignes : j'aurai beau traquer mes lapsus (par exemple, j'avais écrit « j'ai commis » au lieu de « j'ai fait », à propos des fautes de transcription dans le nom de ma mère), ou rêvasser pendant deux heures sur la longueur de la capote de mon papa, ou chercher dans mes phrases, pour évidemment les trouver aussitôt, les résonances mignonnes de l'OEdipe ou de la castration, je ne retrouverai jamais, dans mon ressassement même, que l'ultime reflet d'une parole absente à l'écriture, le scandale de leur silence et de mon silence : je n'écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n'écris pas pour dire que je n'ai rien à dire. J'écris : j'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l'écriture : leur souvenir est mort à l'écriture ; l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie. » |
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance |
Zahor, en hébreu, signifie « souvenir ». Ce site est né en mai 2005, à la faveur de deux événements bien particuliers : |
Le 27 janvier 2005, on célébrait l'anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz. Cette commémoration a pris dans les médias une place très importante, ce dont on aurait voulu se réjouir. Seulement, elle a trop souvent suscité une forme de lassitude, voire une forme de rejet d'autant plus préoccupante qu'il fallait peu de chose pour qu'elle se répercute sur l'événement commémoré. Or c'est bien à la commémoration, et à la manière dont on l'a conduite, qu'on peut imputer le sentiment de malaise largement partagé au début de l'année 2005. En effet, radios, télévisions et presse écrite ont littéralement abreuvé le public de phrases toute faites et de formules figées, au prermier rang desquelles le « devoir de mémoire », invoqué comme une évidence et martelé jusqu'à l'écoeurement, a pris la forme d'une injonction culpabilisante. Culpabilisante et infantilisante, car brandie comme une formule magique censée assurer à celui qui la prononce une approbation immédiate et unanime. Il s'agissait davantage de conditionner le public, de lui dicter le comportement à adopter, que de lui donner des informations et des explications susceptibles de le guider sur la voie de la réflexion et de la responsabilisation. Et le problème est là : le discours servi par les médias en janvier 2005 avait tout d'une coquille vide. Quelques phrases calibrées et mille fois répétées, accompagnées des mêmes photographies mille fois montrées, ont progressivement voilé la réalité d'une sorte de membrane opaque, présentant au monde une surface lisse et télégénique. En se limitant à quelques clichés ressortis inlassablement, on a pris le risque de banaliser des questions complexes et délicates, ainsi privées de tout contenu comme de toute profondeur. En cela, non seulement on a fourni une information défaillante, mais encore on a ouvert une brèche dans laquelle pouvaient s'engouffrer tous ceux qui cherchent à propager la haine. Dans le même temps, on n'a cessé d'invoquer « l'indicible », autre terme magique censé renvoyer spécifiquement au caractère insaisissable de la Shoah, et qui, employé à tort et à travers, a trop souvent permis de couper court à toute discussion apporfondie sur ce sujet. Finalement, à rappeler sans relâche l'importance du « devoir de mémoire » en ressassant le même discours creux et insistant, on a tout fait sauf accomplir ce devoir. Une telle démarche s'est même révélée contre-productive quand elle a abouti au rejet évoqué plus haut. Créant dans les esprits une impression de saturation, le discours commémoratif s'est apparenté à une lamentation complaisante, parce qu'il a fait l'erreur de se prendre lui-même pour objet, au lieu de se présenter simplement comme un outil, comme un moyen de conduire chacun sur la voie d'un savoir riche et d'une réflexion nuancée. Le 16 mars 2005, Joseph et Ludovina Gallo recevaient à Crolles la médaille des Justes, au cours d'une cérémonie constituée d'une succession de discours très documentés et de témoignages portant sur les Justes en général et sur leur histoire, sur le passé de Joseph et Ludovina Gallo et sur celui de la famille qu'ils ont sauvée, ou encore sur l'importance de la mémoire et sur des questions aussi complexes que celle du pardon et de la vengeance.Ce second événement m'a immédiatement semblé apporter une réponse au malaise suscité car il donnait au besoin de mémoire un objet concret que chacun pouvait s'approprier. Plus largement, il m'a fait prendre conscience du fait que je disposais d'un certain nombre de documents de nature à donner un sens au « devoir de mémoire ». |
Dès lors j'ai souhaité faire de Zahor le lieu d'une « mémoire vivante et vigilante » de la Shoah et des crimes nazis, en y rassemblant des documents susceptibles à mon sens de faire comprendre ou percevoir ce que fut la Shoah pour ceux qui l'ont vécue. Quel meilleur moyen pour cela que de donner la parole à ceux qui ont rendu compte de leur expérience, à ceux qui ont dit, raconté, peint ou mis en musique ce qu'ils ont vécu, vu, entendu, pensé ou ressenti de façon directe ou indirecte ? Veiller à perpétuer une mémoire vivante de la Shoah, et donner ainsi tout son sens au devoir de mémoire, implique nécessairement de prêter attention à toutes les formes d'expression, à toutes les productions scientifiques et artistiques permettant d'appréhender un peu mieux cette réalité historique qui dérange autant qu'elle interpelle. S'il est fondamental pour moi d'accorder une large part aux formes d'expression artistiques, telles la littérature, la peinture ou la musique, c'est qu'elles permettent souvent de dire avec un autre langage ce que les mots, tels qu'on les emploie quotidiennement, ne parviennent plus à dire. Alors, dire que la Shoah est au-delà des mots, dire qu'elle relève de l'indicible, ne signifie plus couper court à toute forme de discours, mais revient au contraire à accueillir des ouvrages et des productions dans lesquels l'art prend le relais du langage verbal « courant ». La mémoire de la Shoah, si elle se doit d'être vivante, ne peut se dispenser d'être en même temps vigilante, à tout point de vue : vigilante face aux problèmes de plus en plus nombreux que posent les réactions individuelles ou collectives suscitées par le souvenir de la Shoah ; mais vigilante vis-à-vis d'elle-même aussi, parce qu'on ne peut parler de la Shoah sans s'interroger sur les modalités et les finalités d'un tel discours, sans tenir compte du public auquel on s'adresse et des conséquences que peut prendre chaque mot mal compris ou mal interprété. Cela implique de ne jamais renoncer à faire preuve de nuance dans les réalités évoquées et les avis exprimés, effort sans lequel on court le risque de formuler des généralités et d'assimiler des éléments qui, perdant leur singularité, perdront en même temps leur consistance et leur présence dans nos mémoires et risquent de produire les effets pervers évoqués plus haut. Cela implique aussi de ne pas renoncer à entrer dans les détails ni à combattre les discours convenus et superficiels, ennemis de la mémoire mais aussi de la réflexion et du discernement, et de le faire avec prudence, sans craindre de se remettre en question ou d'appeler à l'aide. Précisons que ce site se veut avant tout un espace laïque, qui accueillera volontiers des témoignages émanant de toutes les communautés persécutées par la politique de l'Allemagne nazie et de la France de Vichy, même si les origines culturelles des auteurs de ce site les ont davantage sensibilisés, à travers l'histoire de leurs familles, au drame vécu par les Juifs. M.C.S. |
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