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Pas de plus ample chant que le chant qui finit
(Pierre Jean Jouve)


hommage à Hélène Niederman
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    des Niederman


Ce matin, il y avait un miroir rond dans la brume,
un disque argenté près de virer à l'or,
il eût suffi d'yeux plus ardents pour y voir
le visage de celle qui en efface avec un tendre soin
les marques de la nuit...

Et dans le jour encore gris
courent ici et là comme la crête d'un feu pâle
les branchages neufs des tilleuls...

Philippe Jaccottet,
Pensées sous les nuages



Hélène NIEDERMAN

née Ilona KRAUSZ,
Budapest 5 décembre 1900 - Ica (Pérou) 8 mars 2006,

a rejoint son époux
Geza Niederman
(Munkacs 1893 - Auschwitz 1942)

et leur fils
Emile
(Paris 1927 - Buchenwald 1945).

Aux quatre coins du monde,
son fils Robert, et Carmen, son épouse,
ses six petits-enfants
et ses quatorze arrière-petits-enfants,
toute sa famille et ceux qu'elle a aimés
ne l'oublieront jamais.


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  Six textes pour un hommage   

1
Quelques mots pour la cérémonie de souvenir en hommage à ma mère.
(02/04/2006)


       Ma mère, Hélène Niederman Krausz, naquit à Budapest le 5 décembre 1900 et mourut dans la propriété Santa Maria del Carmen à Ica, le 8 mars 2006 à 4h30 du matin. Cette mort coïncida avec mon transport en urgence à Lima en ambulance quelques heures auparavant. Son médecin traitant a déclaré plus tard à ma fille Brigitte, qu'il n'avait jamais vu une aussi grande communication entre deux êtres malgré l'état critique léthargique de ma mère.
       Quand elle avait six mois, ses parents déménagèrent à Vienne où elle vécut jusqu'en 1924 quand elle émigra à Paris et épousa mon père. A partir de cette époque-là, ils vécurent au 37 boulevard St Martin où mon père créa l'atelier de joaillerie qui fut démantelé par les Allemands en 42 après son arrestation.
       Ma mère passa les dernières années de sa vie avec nous, ma femme Carmen et moi, à Los Patos, mais chaque année elle se rendait à Paris pour se retrouver dans son appartement où elle restait six semaines de mai à juin. C'est ainsi qu'elle vécut tranquille et heureuse ses dernières années. Pendant son enfance elle reçut une éducation laïque sans pratique religieuse. Elle ne m'a laissé aucune disposition concernant ses funérailles.
       Cependant je me suis soudain souvenu qu'elle m'avait raconté que lorsque la police française, le 17 juillet 1942, était venue l'arrêter avec mon père, elle pria Shema Israël, Adonai Eloénou, Adonai ehat (« Ecoute Israël, notre Dieu est éternel, notre Dieu est Un »). Cela signifiait qu'elle avait de profondes racines juives. J'ai alors pensé que son éducation dans l'ancien empire austro-hongrois devait avoir laissé une forte empreinte. Beaucoup de corps de l'Etat étaient à la charge du clergé. Aussi quand à l'âge de sept ans elle attrapa la diphtérie, maladie mortelle à l'époque, ses parents durent l'envoyer dans un hôpital tenu par des religieuses. Au pied de son lit, il y avait une fiche avec l'inscription « de religion juive » tandis que sur les autres on lisait « de religion chrétienne ». Cependant elle garda de son séjour à l'hôpital un souvenir merveilleux : les religieuses la gâtaient et tous les enfants jouaient ensemble sans se soucier de la différence de religion. On réussit à la sauver. Un autre exemple typique de cette époque-là : selon le programme, les élèves devaient recevoir des cours d'éducation religieuse: les Juifs avec un rabbin et les chrétiens avec un curé. Je me suis rendu compte qu'elle avait eu une expérience religieuse. Elle fit de brillantes études et s'imprégna de la rigueur et du raffinement viennois de cette époque-là.

       C'est pour cela que nous célébrons une cérémonie religieuse avec un nombre restreint de chers et anciens amis comme cela aurait été du goût de ma mère qui ne recherchait que l'authenticité.

par Robert Niederman, son fils.

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2
       En 1924, mon oncle Geza et ma tante Hélène élurent domicile dans un appartement au 37 du boulevard St Martin à Paris dans le 3ème arrondissement. C'est au sein de ce foyer que mes cousins Robert et son frère Emile vinrent au monde, en 1925 et 1927. Dans ces années-là, tante Hélène ne manquait pas d'occupations, déjà, entre ses devoirs de mère et de femme d'intérieur, qui faisait toujours ses courses elle-même, la grande cuisine oblige.
       Elle a tenu la comptabilité pour les activités de joaillerie de son époux, s'est chargée des relations publiques avec une habileté sans égale dans tous les problèmes d'ordre administratif, commercial ou de voisinage, précisément parce qu'elle souhaitait la meilleure intégration possible pour elle et ses proches dans un monde assez nouveau et quelque peu différent de l'Europe centrale d'où ils venaient.

       C'est dans ces mêmes années qu'arriva à Paris mon oncle Louis, le frère de Geza, qui, peu de temps après, épousa tante Elly.
Mon père Martin, dit Marcel, découvrit Paris dans la même période et rencontra ma mère quelques années après. Nombreux furent les amis et la famille de chacun d'entre eux qui immigrèrent en même temps.

       Oui ! Mais pourquoi faire état de ces faits ?

       Parce que c'est chez oncle Geza et tante Hélène que tous vinrent en premier pour trouver un lieu d'accueil où l'on serait capable d'écouter et de répondre en hongrois aux questions les plus utiles et intimes de chacun. Dans ce domaine tante Hélène, me disaient-ils, était un modèle de patience, d'attention et de compétence.
       Les efforts de tante Hélène se sont poursuivis pour tenter de résoudre chaque problème : trouver du travail, régulariser les situations administratives, accéder à un logement... mais dans l'attente d'y parvenir, elle recevait tout le monde à sa table, chaque fois que l'un ou plusieurs d'entre eux se présentaient. Certaines fois elle leur aménageait même un lit de fortune dans son bureau, le temps qu'ils trouvent un logement.
       Chacune des personnes citées m'a décrit en détail, à un moment donné, la générosité, la spontanéité, la disponibilité, la chaleur, le courage, le sourire, le travail, la fatigue qui n'ont jamais altéré le miraculeux dévouement de tante Hélène, toujours parfaite avec chacun, quel qu'il soit.

       Cette épopée de tante Hélène s'est poursuivie jusqu'en 1938, parce qu'après la venue des proches et des moins proches hongrois, il y eut dans des conditions semblables des proches et des moins proches allemands et autrichiens.

       Les efforts de tante Hélène et oncle Geza étaient énormes : montrer envers tant de personnes un tel degré de solidarité était un pari difficile à tenir, d'autant qu'après la crise de 1929, la joaillerie fut frappée de plein fouet et la seule alternative fut de faire de la bijouterie fantaisie jusqu'aux pires moments de la guerre.

       1942 : oncle Geza est arrêté par la police française puis déporté par les nazis. Tante Hélène réussit à s'évader en trompant la vigilance des policiers puis au fil de hasardeux périples elle peut gagner la zone libre. L'appartement du 37 boulevard St Martin est attribué de fait à une famille « aryenne » sur décision de la préfecture de police de Paris.

      En Juin 1944, mon cousin Emile est arrêté puis déporté par les nazis. Cette même année Tante Hélène, bien qu'assommée par le poids de ses malheurs, trouva pourtant les ressources nécessaires pour faire un procès afin de récupérer son appartement. Elle se lança ensuite dans la création d'un commerce de bijouterie en gros qui, rondement mené, se développa vite et bien.

       A cette époque il y avait dans l'immeuble du 37 boulevard St Martin un cinéma qui s'appelait Kinérama. C'était une caverne d'Ali Baba (le patron était turc et nous avions le mot de passe), tous les vieux films policiers américains et les Westerns passaient à longueur d'année. Comme tante Hélène était amie des propriétaires tous les jeunes qui passaient chez elle pouvaient voir un film s'ils le voulaient. En été, les fortes chaleurs obligeaient le personnel à ouvrir toutes les aérations de la salle de projection et de celle des spectateurs qui donnaient dans la cour de l'immeuble, les mêmes raisons obligeaient les locataires à faire de même, et c'était de 14h à 1h du matin les duels de Zorro, les cris et les coups de feu dans une musique infernale qui envahissait l'appartement de tante Hélène, sa tête et celle de ses hôtes. On ne s'entendait plus, elle disait : « J'ai l'habitude, c'est pas grave » et souriait.
       L'ascenseur a été installé vers 1960, jusque là c'était le 3ème étage à pied avec au retour du marché le sac rempli que tante Hélène portait quotidiennement une ou plusieurs fois selon le monde qu'elle avait à recevoir. L'appartement ne désemplissait que très rarement. Près de 34 ans à pratiquer cette gymnastique imposée, parfois fatiguée... elle ne nous le montrait jamais.

       C'est dans ces années qu'un jeune hungaro-roumain du nom de « Shandor » à été engagé et formé par tante Hélène qui souhaitait alléger ses tâches ménagères afin de pouvoir se consacrer davantage à son commerce qu'elle avait su rendre florissant. Débarrassée d'une charge, elle s'investissait à fond dans les diverses et multiples activités qu'engendrait son métier, elle se consacrait tout entière à ses clients, ses fournisseurs, ses artisans, ses fabricants, sa comptabilité, ses expéditions, ses réparations...
       Dans ces années 60 le commerce de tante Hélène était devenu essentiellement de montres en or entourées de brillants, ce qui lui permit de supprimer l'atelier de bijouterie et de transformer tout l'appartement en ce qu'il est aujourd'hui.

       Toujours, et à tout moment dans sa maison les visites étaient permanentes, et tante Hélène rayonnante, gaie, généreuse, attentionnée offrait à tous le meilleur de ce qu'elle pouvait donner.

       Par ces mots, je tiens à témoigner modestement du gigantesque travail que tante Hélène a su merveilleusement accomplir, de son esprit puissant et responsable, de sa capacité à résoudre seule des problèmes pour beaucoup insurmontables, à garder les pieds sur terre en toutes circonstances.

       Elle se voulait comme tout le monde mais elle était exceptionnelle.

       Avec ton sourire, tu resteras toujours présente en moi.
Ton neveu Jeannot

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3
Budapest,Vienne, Paris encore Paris, Lima, Ica,
Et plus d'un siécle à fouler la terre
La terre de tes ancêtres, celle de tes enfants
De tes petits-enfants et tes arrière-petits-enfants
Le hongrois, l'allemand, le yiddish, le français, l'espagnol
Et plus de vivants et de morts qu'il ne faudrait de mots pour le dire.
Issus de toi, par lui, ton fils, notre père, nous sommes.
Au fil des marches imperturbables et interminables de notre enfance
Tu as posé tes pas partout où la vie t'a offert une terre
Tu as porté la mémoire, le regard droit vers l'avenir
Ta gentillesse ferme, douée d'intelligence
Ta modestie et ton courage sans ostentation
Ton honnêteté sans faille et ta générosité
Tout cela s'est logé dans nos coeurs d'enfants comme l'évidence de la vie.
Merci pour cela aussi
Et quand les mots se sont taris
Et malgré les blessures de l'absence, tu es encore lovée au fond de nous
Tes yeux gris malicieux et pénétrés de sagesse veillent sur nous
Ils nous impressionnent comme ceux de nos enfants.
Je salue ceux qui t'ont connue pour partager avec eux ta mémoire
Et ceux qui ne t'ont pas connue pour témoigner d'une vie exemplaire,
sans complaisance et l'image de ton écriture, puissante.
Non pas adieu Ilonka
Car je te porte en moi.

par Diane Niederman, sa petite-fille

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4
Mémé, Ilonka, ma grand-mère, ne vit plus mais elle restera pour toujours dans mon coeur et dans celui de tous ses descendants.

Sa générosité, son intelligence, sa sagesse, son humour émerveillaient tous ceux qui avaient la chance de la connaître.

De son enfance et de sa jeunesse heureuses au temps de l'empire austro-hongrois, elle avait gardé l'art de vivre et la culture.

Chez elle on parlait allemand, hongrois, yiddish, français, anglais ou espagnol selon les circonstances. Sa curiosité était immense et l'intérêt qu'elle portait à tous, toujours vif. L'hospitalité lui était naturelle et elle accueillait la famille, les amis, dans son appartement du 37 boulevard St Martin, avec affection et générosité. Chacun aimait être en sa compagnie.

Elle aimait la vie et en appréciait tous les plaisirs qu'elle partageait avec ceux qui l'entouraient. Pourtant, chaque jour de sa longue vie qui dura 105 ans, elle se souvenait de ses êtres chers, assassinés par les nazis. Cette mémoire, elle nous l'a transmise.

Elle fut un exemple de courage , de force, d'optimisme et de lucidité. Elle recommença à partir du néant grâce à l'amour de son fils Robert et elle réussit à faire prospérer l'atelier de joaillerie que mon grand-père avait créé.

A l'âge de 95 ans elle décida de quitter Paris pour aller vivre auprès de son fils et de sa femme Carmen à Ica. Elle y vécut heureuse entourée de l'affection et du dévouement de Robert et de Carmen qui lui prodiguèrent mille soins.

Son visage souriant, son regard plein de bonté, d'énergie et d'esprit resteront intacts dans notre souvenir de cette dame hors du commun.

par Brigitte Avezou, sa petite-fille

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5
Sur tout cela maintenant je voudrais
que descende la neige, lentement,
qu'elle se pose sur les choses tout au long du jour
- elle parle toujours à voix basse -
et qu'elle fasse le sommeil des graines,
d'être ainsi protégé, plus patient.

Et nous saurions que le soleil encore,
cependant, passe au-delà,
que, si elle se lasse, il redeviendra même un moment
visible comme la bougie derrière son écran jauni.

Alors, je me ressouviendrais de ce visage
qui demeure, lui aussi, derrière
la lente chute des cristaux humides,
qui change, avec ses yeux limpide ou en larmes,
impatiemment fidèles...
                          Et, cachés par la neige,
de nouveau j'oserais louer leur clarté bleue.

Philippe Jaccottet, A la lumière d'hiver.

       Les astres renvoient la lumière d'un passé lointain, baignent le présent d'une clarté chaleureuse et guident le voyageur vers un avenir radieux. Mémé était et restera pour nous l'un de ces astres.

       Elle rayonnait d'une lumière venue d'un autre temps. Elle a traversé le siècle avec courage et dignité, soutenant le poids de souvenirs presque impossibles à partager. Elle parlait peu d'elle-même parce qu'elle s'intéressait d'abord à nous quand nous lui rendions visite. Cependant, quand notre oncle lui a proposé un jour de raconter son histoire, elle a accepté avec générosité de revenir sur les moments les plus douloureux de sa vie, sur un passé qu'elle gardait enfoui mais dont nous avions bien pressenti l'importance, et que nous connaissons mieux aujourd'hui grâce à elle. En dehors de ces moments particuliers, nous l'avons presque toujours vue radieuse comme un soleil, les yeux brillants, le sourire aux lèvres, prête à éclater d'un rire joyeux et sincère qui n'appartenait qu'à elle. C'était bien cela, Mémé : une petite femme immensément digne, qui savait tenir le passé à bonne distance au moyen d'un sens de l'humour incroyable, d'un esprit espiègle et enfantin, d'une répartie fine et pétillante. Jamais nous ne l'avons entendue se plaindre de son âge, du progrès ou de la modernité. Bien au contraire, elle se félicitait souvent, avec philosophie, d'avoir déjà vécu si longtemps et d'avoir vu la vie quotidienne s'améliorer à ce point. Elle dégageait une vraie vitalité, une volonté de vivre le présent avant tout et plus que jamais, comme pour répondre à tous ceux qui avaient eu d'autres projets pour elle et les siens.

       Mémé a baigné notre présent d'une lumière chaleureuse et bienveillante. Nous garderons d'elle l'image d'une grand-mère telle que tout le monde en rêve, d'une grand-mère qui faisait des baisers, des gâteaux et des cadeaux, qui aimait tous ses petits enfants de la même manière, profondément et de tout son coeur, et qui pouvait passer, à plus de 80 ans, une journée enitère à faire la cuisine pour nous. Elle était comblée si tout le monde se sentait bien autour d'elle. Les moments passés chez elles étaient toujours une fête, des heures de sérénité et de plénitude partagée. Nous garderons à jamais le souvenir de cet appartement tortueux et imprévisible du boulevard Saint-Martin, dans lequel nous aimions tellement nous retrouver entre cousins et cousines. Chacune de ses pièces devenait pour nous un univers à part entière, dans lequel nos jeux auraient pu se prolonger à l'infini. La cuisine et la salle à manger y étaient séparées par un couloir de service long et étroit dans lequel nous prenions beaucoup de plaisir à faire rouler le petit charriot de desserte à deux étages dont le va-et-vient rythmait les goûters et les repas, et dont nous aurions volontiers testé plus avant les capacités d'accélération. La chambre à coucher de Mémé nous étonnait, avec son lit démesurément haut et son nécessaire de coiffure en argent, et aussi cette armoire en bois massif dans laquelle Mémé gardait toujours pour nous des échantillons de parfum qu'elle en sortait comme des trésors quand nous venions la voir. Dans son bureau de ministre, meublé d'une grande bilbiothèque ornée de photos anciennes qui suscitaient en nous mille questions, Mémé nous dégotait toujours de quoi écrire ou dessiner ; c'est là qu'elle retrouvait mon grand-père au moins une fois par jour grâce au précieux fax qui trônait en bonne place et semblait presque faire partie de la famille. Dans le salon chaleureux aux coloris verts et boisés, décoré sans surcharge, notre grand-père prenait toujours soin d'installer durant ses séjours le matériel audiovisuel le plus performant, qui déroutait un peu Mémé mais grâce auquel elle parvenait toujours à enregistrer pour nous les vieux dessins animés de Walt Disney que nous avons tous vus et revus avec bonheur, confortablement installés dans le canapé ou sur le tapis.

       Au souvenir de ces moments d'affection et de bien-être qui illuminaient notre présent s'ajoute celui d'une arrière-grand-mère tournée vers l'avenir, qui savait nous encourager dans nos choix avec confiance et ouverture d'esprit. Peu importait la nature des études que nous entreprenions, des aspirations qui nous animaient. Quand nous lui expliquions ce que nous faisions, Mémé commençait toujours par nous dire « Oh, mais c'est formidable ! » ou bien « Comme c'est intéressant ! », avant de nous demander invariablement : « Et... est-ce que ça te plaît ? ». Si nous lui répondions par l'affirmative elle nous regardait avec un grand sourire et disait : « Alors, c'est l'essentiel. » Ce respect qu'elle nous témoignait nous donnait l'envie d'avancer, et nous pousse aujourd'hui encore à conduire nos vies vers cet épanouissement qu'elle souhaitait pour nous.

       De Mémé nous garderons une multitude de petits souvenirs hétéroclites : le talent avec lequel elle préparait des plats qui nous plongeaient le temps d'un repas dans sa Hongrie natale, la façon qu'elle avait de pencher sa tête de côté comme pour mieux nous écouter quand nous lui parlions, ou de hausser les épaules en nous adressant un regard malicieux quand elle trouvait que Robert disait des bêtises, l'accent hongrois si prononcé avec lequel elle parlait un français au demeurant parfait et nous racontait ses anecdotes préférées, son talent pour l'apprentissage des langues étrangères et la facilité avec laquelle elle passait de l'une à l'autre, son goût pour les belles choses, les beaux livres, la littérature, la musique, les beaux films et l'art sous toutes ses formes, sa magnifique écriture toute de pleins et déliés si réguliers jusqu'à son dernier jour, la manière dont elle s'étonnait elle-même avec force points d'exclamation d'avoir traversé le vingtième siècle d'un bout à l'autre, l'air d'évidence avec lequel elle se montrait attachée au respect des droits de la femme et des droits de l'homme en général, le ton amusé sur lequel elle disait à propos du Pérou : « J'y suis allée 27 fois ! », le ton facétieux sur lequel l'été dernier, à 105 ans bientôt, elle a dit en voyant Robert lui apporter de l'eau : « Alors, on va se saoûler ! » avant d'éclater de rire, l'insistance avec laquelle elle a répété, ce même été, qu'elle trouvait Emilie « vraiment très belle », semblant très touchée par le visage de cette arrière-petite-fille qui lui rendait visite et qui lui rappelait peut-être les traits d'autres membres de la famille... Nous pourrions nous laisser bercer longtemps par toutes ces images qui, mises bout-à-bout, n'esquissent qu'un portrait superficiel de celle qui fut pour nous une arrière-grand-mère irremplaçable.

       Nous sommes orphelines aujourd'hui, mais plus riches et plus fortes aussi d'avoir connu et aimé cette arrière-grand-mère qui avait tant à offrir, et que nous porterons à jamais dans nos coeurs.

       Qu'elle vive toujours à travers nous, telle une petite flamme allumée un jour par une étoile filante soucieuse d'éclairer longtemps notre chemin, et qui a aujourd'hui repris sa route. Notre souhait le plus cher à présent est de lui faire honneur en nous inspirant de la dignité et de l'humanité qui furent siennes à chaque instant.

       Chère Mémé, il est temps pour nous de te remercier, de t'embrasser tendrement, et de te dire au revoir. Ton souvenir ne nous quittera jamais.

par Marie, une arrière-petite-fille,
avec Emilie, Anne-Laure et Amanda, trois autres.

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6
Highlands Ranch, le 6 février, 2008
Ma très, très chère Mémé,

       Hier au petit matin, Emilio (qui a six ans déjà) est venu en courant dans mon lit. D'amères larmes coulaient de ses yeux mi-clos et endormis. « Qu'y a-t-il, mon chéri ? Il était horrible, ton cauchemar ? » Mon ton trahissait l'inquiétude. « Non, maman, c'était très beau. J'étais avec Mémé !! » Me répondit-il d'une voix enjouée, quoique pâteuse de sommeil.
       La dernière fois qu'il t'a vue, c'était il y a trois ans. Lui, il avait la moitié de son âge et toi, plus que la centaine. Assise sur un grand fauteuil vert, tu lui lançais un petit ballon jaune qui sentait le citron, et tu lui chantais une vieille mélodie de ton enfance.
       Et vous vous rencontrez aujourd'hui et toujours dans ce monde intangible et brumeux entre rêves et réalité.

       Pourquoi cette bonne fortune m'est-elle refusée ? Est-elle limitée aux âmes plus innocentes et pures ou bien est-ce ta manière à toi de t'immortaliser ?

       Mais la tristesse dans mon coeur n'est pas justifiée car je possède tout de même le bonheur des souvenirs. Des souvenirs joyeux dont tu es l'héroïne.

       Il y a d'abord ta voix. Elle reste vivante dans ma mémoire: ce ton doux et toujours un peu rauque, cet accent qui me paraissait mystérieux et exotique. Tu parlais toutes tes langues en roulant les « R » et avec une inflexion autrichienne révélatrice. C'est ainsi que le français, l'espagnol et même l'anglais tu les rendais magiques à mes yeux ; tandis que l'allemand, le hongrois et le yiddish, que j'ignorais, se transformaient en chansons et musique.

       Tu avais un énorme goût de vivre. Tu adorais les belles choses : les enfants, la musique, la littérature, etc. Je me souviens que « magnifique » était un de tes mots préférés; et que quand tu le prononçais, ce mot, ta voix se remplissait de curiosité et ton visage transmettait l'émerveillement sincère. Je te vois encore le sourire aux lèvres, vêtue d'un corsage en soie rose et d'une jupe crème, un chapeau de paille sur ta tête et armée d'une canne, d'un livre et, aux pieds, de bonnes chaussures de marche. C'est ainsi que tu allais te promener dans la campagne. Tu te reposais toujours au même endroit, à l'ombre des eucalyptus, sur un banc en bois. Tu lisais alors, en écoutant le chant des oiseaux pendant que je jouais avec le sable.

       Et tu avais le sens de l'humour. Ton rire était contagieux. Tu aimais les blagues et les histoires drôles. Cela te plaisait de les partager avec la famille et les amis, tout comme tu partageais une table bien coquette et un repas de cinq étoiles.

       Ton but était la perfection. Tu jouais au thé et aux poupées avec la même attention toujours si méticuleuse et soignée qui te caractérisait : ton écriture si régulière et harmonieuse, ta cuisine si délicieuse, ta maison et tes affaires si bien rangées... Mais si tu te consacrais à la recherche de cette perfection, tu n'oubliais pas de t'arrêter de temps en temps pour admirer avec tes beaux yeux bleus le vaste paysage de la vie.

       Tu vois, chère Mémé, on se rencontre quand même, dans les plus anciens, les plus puissants de mes souvenirs. C'est de là que tu me souris avec ce regard plein de sagesse, d'intelligence, d'encouragement et d'amour qui me manque tellement.

       A bientôt, alors.
Ta petite fille, Amalia.
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brigitte avezou -- dimanche 09 juillet 2006, 21:47

je pense que c'est une bonne idée de laisser cet espace pour s'exprimer, ton site est super!
Brigitte


marie (@zahor) -- dimanche 09 juillet 2006, 22:03

Merci Brigitte d'inaugurer ce nouvel espace par un si gentil commentaire, qui en annonce je l'espère beaucoup d'autres ! (favorables ou non)


annettepicard -- dimanche 23 juillet 2006, 17:36

Je suis arrivee sur ce site apres avoir ecrit a Robert-Don Roberto que je ne connais pas du tout mais ce faire-part insolite et terrible avait attire mon attention. Comme c'est bien d'avoir cree ce site et ecrit sur Helene ! Ce que vous avez ecrit sur Helene, votre mere, tante, grand mere ou arriere grand mere est tres emouvant et fait vivre pour les autres et pour vous meme la belle et courageuse -et je dirais meme tout a fait exceptionnelle- personne qu'elle a ete pendant plus de cent ans- ce que laissait percevoir le faire-part du Monde pour ceux qui lisent entre les lignes et qui etait evoque avec des mots si simples et cependant si terrifiants... Oui, soyez tous inspires par elle, c'est ce que je vous souhaite.


KRASNIANSKY MICHEL -- mercredi 27 juin 2007, 16:29

Merci pour cet hommage si émouvant. Ces histoires d'hommes et de femmes à travers la pénombre sont des témoignagnes essentiels pour les générations futures.

Encore bravo pour ce site.


Michèle MEROWKA -- samedi 06 octobre 2007, 00:59

Découverte émouvante sur votre site, en relation avec une cérémonie qui aura lieu le 16 octobre à Nice, au Lycée du Parc Impérial. Le nom d'Emile sera inscrit sur une plaque commémorative, avec 10 de ses condisciples déportés. Comment joindre sa famille pour la prévenir avant cette date ? Merci de m'aider dans cette mission. Michèle MEROWKA


Patrick BRUTTMANN -- samedi 22 décembre 2007, 20:41

Je découvre ce site commémoratif en préparant l'émission de radio que je réaliserai demain en recevant Brigitte qui vient parler de la cérémonie organisée le 16 octobre 2007 à Nice, notamment en mémoire d'Emile. Internet intelligemment utilisé perpétue ainsi le souvenir de nos êtres chers et permet de les faire encore vivre dans les coeurs, comme de les faire connaitre à des inconnus comme moi, très touché en découvrant la vie extraordinaire d'Hélène Niederman. Merci.


Robert Niederman -- vendredi 21 mars 2008, 15:49

Je te félicite, MC, pour ce site extraordinaire, au sens étymologigue du mot.


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