accueil intro actualité raconter et
témoigner
lire et
faire lire
voir et
faire voir
réfléchir
et débattre
vigilants
aujourd'hui
enseigner
la Shoah
la Shoah sur
internet
contact





SOMMAIRE :

  Les défaillances de la mémoire - 
     Est-il temps de « passer à autre chose » ?


  La Shoah, un crime « métaphysique ».

  Vengeance ou pardon ?






- Les défaillances de la mémoire -
Est-il temps de « passer à autre chose » ?

En 1965, Vladimir Jankélévitch soulevait, dans un essai intitulé Pardonner ?, un certain nombre de questions qui se posent encore aujourd'hui, et qui connaissent même, de façon plus ou moins insidieuse, un inquiétant regain de vigueur.


       « Est-il temps de pardonner, ou tout au moins d'oublier ? Vingt ans sont, paraît-il, suffisants pour que l'impardonnable devienne miraculeusement pardonnable : de plein droit et du jour au lendemain l'inoubliable est oublié. Un crime qui était inexpiable en mai 1965 cesse donc subitement de l'être à partir de juin : comme par enchantement... Et ainsi l'oubli officiel ou légal commence ce soir à minuit. Il est légitime d'en vouloir à un criminel pendant vingt ans : mais à partir de la vingt et unième année, ceux qui n'ont pas encore pardonné tombent à leur tour sous le coup de la forclusion et entrent dans la catégorie des rancuniers ! Vingt ans : tel est le délai. Et c'est pourtant la première fois que les plus indifférents réalisent dans toute sa plénitude l'horreur de la catastrophe : oui, il leur a fallu vingt ans pour en réaliser les dimensions gigantesques, comme après un crime hors de proportion avec les forfaits habituels ou comme après un très grand malheur dont on ne mesure que peu à peu les effets et la portée ; les usines d'extermination et notamment Auschwitz, la plus grandiose d'entre elles, sont en effet dans le cas de toutes les choses très importantes ; leurs conséquences durables n'apparaissent pas du premier coup, mais elles se développent avec le temps et ne cessent de s'amplifier. Et quant aux rescapés de l'immense massacre, ils se frottent les yeux : ils apprennent tous les jours ce qu'ils savaient déjà ; ils savaient, mais pas à quel point ; revenus de ces rivages lointains et terrifiants, ils se regardent en silence.

       [...] Les orchestres jouaient du Schubert tandis qu'on pendait les détenus... On emmagasinait les cheveux des femmes... On prélevait les dents en or sur les cadavres. Cette chose indicible dont on hésite à nommer le nom s'appelle Auschwitz. C'est en ce lieu maudit que se sont célébrées, comme dit Claudel, les monstrueuses orgies de la haine. Les hommes de notre génération se sentent parfois porteurs d'un lourd et inavouable secret qui les sépare de leurs enfants. Comment leur diront-ils la vérité ? On prétend que le survivant de Verdun, à l'ordinaire, ne parle pas volontiers du « pays monstrueux et morne d'où il vient ». Or qu'est-ce que le secret de Verdun auprès du secret d'Auschwitz ?

       Ce secret honteux que nous ne pouvons dire est celui de la seconde Guerre mondiale, et, en quelque mesure, le secret de l'homme moderne : sur notre modernité en effet, l'immense holocauste, même si on n'en parle pas, pèse à la façon d'un invisible remords. Comment s'en débarrasser ? Ce titre d'une pièce de Ionesco caractériserait assez bien les inquiétudes de l'apparente bonne conscience contemporaine. Le crime était trop lourd, la responsabilité trop grave, remarque Rabi avec une lucidité cruelle. Comment vont-ils se débarrasser de leur remords latent ? L'« antisionisme » est à cet égard une introuvable aubaine, car il nous donne la permission et même le droit et même le devoir d'être antisémite au nom de la démocratie ! L'antisionisme est l'antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d'être démocratiquement antisémite. Et si les Juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre ; ils auraient mérité leur sort. C'est ainsi que nos contemporains se déchargent de leurs soucis. Car tous les alibis sont bons qui leur permettent enfin de passer à autre chose. »
Vladimir Jankélévitch, Pardonner ?
Première parution en 1971.


Sur la question de l'étouffement de la mémoire,
lire aussi le témoignage de Gilbert Martal extrait de son livre Un arbre en Israël.


Nota bene :
Nous ne cherchons en aucun cas à travers ce texte à prendre parti pour ou contre le conflit israélo-palestinien.
Comprendre ce texte comme un plaidoyer en faveur du sionisme ou de la politique menée par Israël serait d'ailleurs très réducteur, et tendrait même au contresens.
Ce texte nous dit simplement combien certains ont tôt fait de profiter des conflits qui agitent le Proche-Orient pour se débarrasser, moyennant une réflexion simpliste et une bonne dose de mauvaise foi, des problèmes posés par le souvenir de la Shoah. Leur mauvaise foi, c'est celle avec laquelle ils confondent Israéliens et Juifs.
Les Israéliens vivent en Israël, où ils votent et choisissent le gouvernement qui leur convient, émettant du même coup des opinions sur lesquelles chacun est libre de se faire un avis. Les Juifs vivent dans de nombreux pays et sont unis par une religion commune, qu'ils la pratiquent ou non.

Si la plupart des Israéliens sont juifs, doit-on pour autant assimiler tous les Juifs à la nation israélienne, dont ils n'ont pas choisi de venir grossir les rangs, et dont ils sont parfois éloignés de dix-mille kilomètres ? Pourquoi attend-on toujours d'un Juif, de France ou d'ailleurs, qu'il ait un avis sur la politique israélienne à l'égard des Palestiniens, et qu'il l'exprime ouvertement ? Pourquoi, dans certains milieux, un Juif de France doit-il ouvertement se déclarer anti-Sharon s'il ne veut pas qu'on le regarde comme un « fachiste » ? D'où vient cette promptitude à cataloguer les Juifs comme des bourreaux d'extrême-droite à la lumière des actes commis par les colons israéliens à l'autre bout du monde ?
La plupart des Allemands et des Polonais qui ont oeuvré à la grandeur du nazisme étaient de fervents chrétiens. Leurs actes ont-ils conduits à montrer du doigt l'ensemble des chrétiens d'Europe et du monde ? Demande-t-on aux Catholiques vivant en France de prendre position dans le conflit religieux qui déchire l'Irlande ?
Enfin, alors que de nombreux conflits laissent l'Europe indifférente, ou sont d'une telle complexité qu'ils voient les Européens bien en peine d'exprimer une opinion, comment expliquer que de si nombreuses personnes resentent le besoin de donner leur avis sur les conflits du Proche-Orient sans avoir l'honnêteté intellectuelle de s'informer correctement de ce qui s'y passe ?

Voilà une partie des questions que pose le texte de Vladimir Jankélévitch, et auxquelles il tente de répondre, en présentant notamment le conflit isrélo-palestinien comme une « aubaine » pour tous ceux qui veulent oublier et tourner la page.

haut de la page



La Shoah, un crime « métaphysique »

       « Les crimes allemands sont des crimes à tous points de vue exceptionnels : par leur énormité, leur incroyable sadisme... Mais avant tout, ce sont, dans le sens propre du mot, des crimes contre l'humanité, c'est-à-dire des crimes contre l'essence humaine ou, si l'on préfère, contre l'« hominité » de l'homme en général. L'Allemand n'a pas voulu détruire à proprement parler des croyances jugées erronées ni des doctrines considérées comme pernicieuses : c'est l'être même de l'homme, Esse, que le génocide raciste a tenté d'anihiler dans la chair douloureuse de ces millions de martyrs. Les crimes racistes sont un attentat contre l'homme en tant qu'homme : non point contre l'homme en tant que tel ou tel (quatenus...), en tant que ceci ou cela, par exemple en tant que communiste, franc-maçon, adversaire idéologique... Non ! Le raciste visait bien l'ipséité de l'être, c'est-à-dire l'humain de tout homme. L'antisémitisme est une grave offense à l'homme en général. Les Juifs étaient persécutés parce que c'était eux, et non point en raison de leurs opinions ou de leur foi : c'est l'existence elle-même qui leur était refusée ; on ne leur reprochait pas de professer ceci ou cela, on leur reprochait d'être. [...] Avec un Juif, on peut tout se permettre. Quand il s'agit d'un Juif, l'être ne va pas de soi. [...] On ne négocie pas, on ne dialogue pas avec celui qui n'existe pas. Or il n'est pas évident qu'un Juif doive exister : un Juif doit toujours se justifier, s'excuser de vivre et de respirer ; sa prétention de combattre pour subsister est en elle-même un scandale incompréhensible et a quelque chose d'exorbitant ; l'idée que des « sous-hommes » puissent se défendre remplit les surhommes d'une stupéfaction indignée. Un Juif n'a pas le droit d'être ; son péché est d'exister. Comme les Inquisiteurs, en nihilisant les hérétiques par le feu exterminateur, supprimaient l'existence de l'Autre, lequel n'existait que par une inexplicable inadvertance de Dieu, et prétendaient accomplir ainsi l'intention divine, de meême les Allemands, anéantissant la race maudite dans les fours crématoires, supprimaient radicalement l'existence de ceux qui n'auraient pas dû exister. Et ainsi les sadiques qui faisaient du savon avec les cadavres des déportés ne cherchaient pas à augmenter la production ni à améliorer le rendement. Le colonialiste, quand il exploite les indigènes, est avant tout un homme d'affaires en quête d'une main d'oeuvre à bon marché en vue de la plus-value, et il utilise le bétail humain comme un instrument de travail. Mais le Juif n'est pas pour l'Allemand un simple « instrument de travail », il est en outre lui-même la matière première. L'indigène pourra paser un jour dans le camp des colonisateurs et exploiter à son tour d'autres indigènes ; le prolétaire pourra devenir contremaître, et même patron, et même bourgeois. Mais le crime d'être juif est un crime inexpiable. Rien ne peut effacer cette malédiction : ni le ralliement, ni l'enrichissement, ni la conversion. L'insulte allemande, l'insulte qui piétine, qui utilise les cheveux des femmes comme une chose minérale, cette insulte infinie est donc une insulte purement gratuite ; cette insulte n'est pas tant « méprisante » que méchante, car son but est d'avilir pour dégrader et nihiliser. Un tel acharnement a quelque chose de sacral et de surnaturel. [...] Si le préjugé du « peuple maudit », du peuple « déicide » et coupable d'une faute originelle est profondément gravé dans l'inconscient collectif, c'est bien l'Allemand, en fait, qui s'est chargé de l'anihilation des réprouvés. Et ainsi l'extermination des Juifs est le produit de la méchanceté pure et de la méchanceté ontologique, de la méchanceté la plus gratuite et la plus diabolique que l'histoire ait connue. Ce crime n'est pas motivé, même par des motifs crapuleux. Ce crime contre-nature, ce crime exorbitant est donc à la lettre un crime « métaphysique » ; et les criminels de ce crime ne sont pas de simples fanatiques, ni seulement des doctrinaires aveugles, ni seulement d'abominables dogmatiques : ce sont, au sens propre du mot, des « monstres ». Lorsqu'un acte nie l'essence de l'homme en tant qu'homme, la prescription qui tendrait à l'absoudre au nom de la morale contredit elle-même la morale. N'est-il pas contradictoire et même absurde d'invoquer ici le pardon ? Oublier ce crime gigantesque contre l'humanité serait un nouveau crime contre le genre humain. »


Vladimir Jankélévitch, Pardonner ?
Première parution en 1971.


C'est avant tout le combat de Jankélévitch contre l'oubli que nous reprenons à notre compte. La question du pardon et de la vengeance mérite une rubrique à part, rubrique qui n'y suffira d'ailleurs probablement pas.

haut de la page



Vengeance ou pardon ?

      Le 13 mars 2005, à Crolles (Isère), Joseph et Ludovina Gallo reçurent la médailles des Justes décernée par le Comité Yad Vashem. En cette occasion, Jean-Claude Roos, venu célébrer la cérémonie au nom du Comité Yad Vashem France et lui-même sauvé par des Justes, aborda le délicat problème du pardon et de la vengeance, en des termes qui firent de son discours une véritable démonstration de sagesse. Voici ce qu'il dit :

      Le premier réflexe qui nous fut inspiré à nous, Juifs rescapés de la Shoah, a été d'invoquer le Dieu de Vengeance, pour tous nos disparus morts dans les camps. Vengeance pour les crimes abominables commis, vengeance pour toutes ces vies détruites à jamais. Et comme l'écrivit le poète israélien Haïm Bialik
(2), comment peut-on venger la vie d'un enfant ? Le pardon, nous ne pouvons l'accorder, car ce sont justement ceux qui peuvent pardonner qui sont ensevelis sous les cendres d'Auschwitz, de Treblinka et de Birkenau. Alors, si nous ne pouvons ni nous venger ni pardonner, pouvons-nous au moins nous souvenir, et perpétuer leur mémoire, afin qu'une lueur aussi faible soit-elle brille pour le repos de leur âme ?

      Je voudrais laisser la parole à Erwin Uhr, qui vit aujourd'hui à Anvers. Lors de l'inauguration de la plaque apposée sur la maison d'enfants de Voiron, où dix-sept jeunes enfants juifs dont sont petit frère Karl, 9 ans, et lui, seul survivant, furent arrêtés par la Gestapo, et déportés
(3), un journaliste lui posa la question suivante : « Aimeriez-vous vous venger de ce que les Nazis ont fait au Juifs ? » Sa réponse fut immédiate et sans appel :

      « Je me suis marié, je suis père de deux enfants, et j'ai onze petits enfants. Voici ma vengeance. Chaque naissance est une vengeance faite aux Nazis et à leur barbarie. Si Hitler a tué les corps, il n'a pas tué les âmes. Tant que nous continuerons à fonder des écoles, à perpétuer nos traditions et nos valeurs, cette flamme de vie juive ne s'éteindra jamais. Voilà ce que je souhaite que soit la vengeance de tous les Juifs rescapés comme moi de l'Enfer. »

haut de la page



Comment enseigner la Shoah ?



haut de la page


FAITES-NOUS PART DE VOS REMARQUES, DE VOS CONSEILS, DE VOS IMPRESSIONS À PROPOS DE CETTE PAGE
Attention : pour éviter le spam, tous les messages sont d'abord envoyés au modérateur et n'apparaissent donc pas immédiatement sur cette page.
  
Votre nom :

Votre commentaire :






accueil intro actualité raconter et
témoigner
lire et
faire lire
voir et
faire voir
réfléchir
et débattre
vigilants
aujourd'hui
enseigner
la Shoah
la Shoah sur
internet
contact

Site optimisé pour Mozilla Firefox
© www.zahor.org, 2008