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( Les sous-titres en vert ne sont pas de l'auteur ) Préface (extraits)
Le père de Gilbert Martal a été déporté par le convoi 59 du 2 septembre 1943 ; sa mère est partie par le convoi 67 du 3 février 1944. Gilbert les a vus pour la dernière fois en 1941 ; il avait six ans ; sa mère l'avait confié à une famille exemplaire dans le Berry, celle de Clément et Clémentine Lavillonnière, que Gilbert évoque dans les chapitres où il narre avec beaucoup de charme sa découverte de la nature et le déroulement de la vie à la campagne. La médaille que Gilbert a décernée à ces Justes a pour prénoms ceux de ses petits-neveux et de ses petits enfants, Clément Clémence et Clémentine. L'onde de choc de la mise à mort de ses parents et de ses grands-parents maternels a traversé toute la vie de Gilbert Martal et ne s'arrêtera même pas à son souffle ultime, puisque ce livre le prolonge et le prolongera. [...] Chacun de nous les porte en lui, ceux qui nous ont aimés jusqu'à l'ultime seconde ; nous sommes ceux par qui les ombres vivent encore à la lumière de notre coeur. Gilbert Martal a réussi un exceptionnel effort d'écriture et il nous fait le don précieux de sa famille et de sa relation ininterrompue avec les siens. Il s'agit certainement d'un livre impossible à écrire et qui pourtant a été écrit et qui ne nous quittera plus. Serge Klarsfeld
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Attente et espoir Quand les armes se taisent et qu'on meurt en silence, la guerre est finie mais rien n'est apaisé. Les cris entendus se prolongent et la peur continue. On refait toujours un certain cauchemar, on se débat comme un damné jusqu'au réveil en sueur. Des mines sautent au bord de la mer, au fond des forêts, tuant des gamins qui jouent, des amants qui passent, et de vieux événements nous poursuivent de leur explosion lente ou nous persécutent de leur sifflement. Nous tremblons sans raison, quand tout le monde s'amuse, sous des balles fictives, et les années qui s'accumulent, au lieu d'estomper les choses, les font ressurgir. Le bonheur fait des signes, inquiétants pour nous seuls : un gars qui sourit, des mères à l'école, une fumée qui s'élève, un train dans la campagne. La pensée tourne la meule sans pouvoir s'arrêter, comme un cheval de pressoir. La douleur enquête et remonte le temps, ses eaux calmes ou furieuses, embarquées sur son cours, jusqu'aux sources cachées du malaise, à l'abcès qui suppure et ne guérit pas. Ma mère ne formait plus d'image dans les miroirs. Elle flottait dans les limbes ou marchait dans la brume aux frontières de la nuit. Elle errait dans une zone entre la Silésie et la Poméranie, dissimulant sa voix française et son rire amnésique. Elle se retournait souvent, cherchant sa petite ombre qu'elle avait perdue, l'appelant doucement. Elle était sur un pont cerné de lueurs. Elle dormait sur les quais pour trouver un passage, un chemin vers nous. Elle avait commencé sa sortie des ténèbres et sa rude anabase. Je cherchais l'empreinte de ses pas sur la ville. J'entendais ses mots, je voyais sa lumière. Entre nous l'abandon, c'était impossible. Elle allait tourner le coin de l'avenue, juste un peu fatiguée, semblable et différente. On l'écouterait raconter, réunis autour d'elle, son retour difficile. Elle dirait : « C'est pas tout ça, mes enfants, je bavarde, il est tard, allez vous coucher ». On obéirait bien. Elle aurait pour parler à son frère un autre ton, décomposé, des sanglots, des murmures hachés de soupirs. Il saurait ses affres au schéol * et la fin des siens, le temps qu'il fit le jour de leur mort. Des appels soudains derrière moi dans la rue, quelque annonce subite dans un lieu public, une rencontre imprévue, toutes les visites inopinées, chaque lettre insolite, un tintement de sonnette ou la sonnerie du téléphone à une heure indue, le timbre oublié d'une voix parlant à la porte, une étrangère attendant sur le seuil, et c'étaient des coups au coeur et des transes délicieuses. Des signaux ambigus jalonnaient mes parcours. Le monde était jeune et l'espoir embaumait. J'attendais sa rentrée fabuleuse. Discrète, inaperçue dans l'angle du tableau, sauf de ses guetteurs, la joie reviendrait par un mince événement, datant une ère nouvelle. Je m'informais sans en avoir l'air, riant intérieurement mais savourant le doute, incrédule mais tressaillant déjà : « Et si... ». J'aimais à prolonger cette aube hypothétique. Un représentant devenait un envoyé, qui préparait l'entrevue. Je l'avais démasqué. Son bavardage était un leurre. Il ne divulguait rien prématurément pour me ménager, soignant les préambules. Il reviendrait plus tard, ayant tout arrangé. Alors comme on traite en passant d'affaires sans importance, on sèmerait des indices, on épierait mon attitude. Je jouais l'indifférence et la sérénité, mais j'attendais qu'on me mît en présence d'une amie de notre famille, d'une amie si proche, d'une amie très chère, qui m'ouvrirait ses bras. Puis l'imagination qui s'emballe, le songe qui délire, tenant son cap, arpentant l'irréel et submergeant la raison sous ses trouvailles romanesques. Les déceptions venaient. L'avantage des personnes disparues c'est qu'elles peuvent reparaître, leur sort n'est pas réglé définitivement. L'esprit comme le corps prend des poses antalgiques. Il distille un remède. La patience aura sa récompense, et la fidélité. Qui sait si même elle ne les fait pas vivre ces existences problématiques, ces ombres lointaines retenues prisonnières et qui tentent de nous approcher ? Il y a de la laideur dans la lucidité : elle tient de la résignation, du peu d'amour et du manque de foi qui les tuerait pour de bon. * Schéol : Enfer juif. (Retour)
Une mémoire étouffée
Ce fut l'année où commença en Europe l'abattage de mon peuple, sa déforestation massive. La catastrophe fut si totale qu'elle a tué son Soljénitsyne. À peine ici ou là, quelques pieux archivistes, enterrant des chroniques et nommant des visages. La forêt brûle encore, on entend le fracas de ses effondrements. Certains, que vos ombres dérangent, prouvent que vous n'êtes pas morts, que vous n'étiez pas des millions. Ils effacent vos noms sur les cénotaphes. Ils nous voudraient sobres jusqu'à l'aphasie, mais j'aurai contre eux le souci d'Antigone et son cri lancinant.
Retour des rescapés
Quand une locomotive entrait en ligne et s'avançait enfin sous la verrière emplie de fumée noire, on se ruait en criant. La foule, muette et pétrifiée maintenant, suivait l'immobilisation du convoi dans un crissement de freins. Puis ça poussait sauvagement. On se pressait pour voir de plus près, au risque de les écraser, les pauvres choses qui descendaient, pas à pas, les marches des wagons ou qu'on déposait précuationneusement sur les quais, dans des civières grises. On les serrait à les étouffer, on les dévisageait comme des forcenés, trouvant d'absurdes ressemblances, les obsédant de questions insolubles. Des gens n'en finissaient plus de s'étreindre en pleurant, dans la dérive du troupeau hagard. Leurs faces contenaient le passé qui remontait aux lèvres. Des cris fusaient, des plaintes, des soupirs et des éclats de voix coupés de rires nerveux. Ces scènes stimulaient les nerveux qui s'affairaient encore, interrogeaient, grimpaient dans les voitures malgré le service d'ordre, scrutaient les traînards marchant vers la sortie. Certains se postaient au passage avec des photos agrandies, des écriteaux comme des stèles de famille : on leur faisait signe que non, sans un mot. Presque tous rentraient accablés, voûtés par l'espérance vaine. On jetait d'horribles regards à des cercles hystériques, des groupes qui choyaient des vieillards de vingt ans. On croisait des eux fixes, géants, désorbités, des yeux effrayants qui verraient dans l'au-delà. Les survivants étaient si fragiles, avec leur maigreur d'échassiers, qu'ils semblaient des témoins sursitaires. Leur faiblesse apeurée paraissait sans avenir. Ils restaient aux aguets comme des oiseaux inquiets, derniers spécimens effarés d'une espèce abolie. On épluchait des listes où les siens n'étaient pas, recalés de la vie. Des raisons matérielles, la rareté des transports, les formalités des contrôles pouvaient les retenir. Ou bien ils n'étaient pas en état d'entreprendre le voyage du retour, ils s'attardaient exprès quelque part pour être soignés, se refaire une santé, redevenir présentables avant d'aborder leur famille. Jamais las de croire, on se rendait au Lutétia, on courait les hôtels qui les accueillaient, les lits réservés dans les hôpitaux. Si peu de personnes avaient reparu, libérées au compte-gouttes, qu'il y aurait forcément d'autres arrivages : on supposait des quarantaines et des lazarets, des masses retenues par de lents déversoirs ou des vagabondages au milieu du chaos.
Être un "enfant sauvé"
Mon frère Jacques avait trois ans, j'en avais six quand nous vîmes, à notre insu pour la dernière fois, notre père, notre mère et nos grands-parents maternels. Ils glissaient déjà dans un gouffre où je n'ai pas fini de descendre. Or j'attendais de la paix leur retour. Je m'en réjouissais sans comprendre la vérité : qu'ils nous avaient mis à l'abri chez des gens courageux, qu'eux-mêmes avaient péri, d'atroce manière, et que nous étions seuls, vivants grâce aux morts. Quels chocs, quelles résonances, quels remuements profonds déclencheraient ces nouvelles ? Nous sortions de la guerre orphelins sans le savoir, pas encore dévastés par l'épreuve comme le champ de bataille alentour. Tout était bouleversé. Des populations entières transhumaient dans d'immenses mouvements poussés par des armées. Des immeubles éventrés sur plusieurs étages montraient leurs intérieurs ouverts, leurs habitants déchiquetés. Des corps pourrissaient sous les décombres ou rampaient dans leurs interstices. L'inouï devenu quotidien jaillissait du néant. Des éclairs blancs brûlaient des villes. Des larves sortaient de la nuit comme des vers d'une charogne. Les bourreaux ricanaient au rappel de leurs crimes, mais ils baissaient la tête en tenant leur pantalon. Certains fermaient les yeux comme s'il découvraient leur portrait tracé par l'hécatombe ou voyaient leur châtiment préparé, leur gibet dressé dans les ruines. J'ignorais ces scènes dont j'étais préservé par l'âge et l'entourage, la peur aussi peut-être d'affronter des images trop dures et des vérités menaçantes. Un refoulement retardataire, l'enfance qui résiste au réel, empêche qu'on l'interrompe, ou qui dresse sa forteresse aveugle et s'y mure en silence, avant les affres successives du doute et de la certitude, et « ce n'est pas le doute, c'est la certitude qui rend fou. * » On voyait les choses directement ou dans les actualités cinématographiques et dans les journaux, que je n'ouvrais pas. La télévision n'était pas là pour fouiller chaque jour à demeure les plaies du monde et j'attendais seulement que mes parents réapparaissent, puisque la guerre était finie. À distance, on ne sait plus ce qui doit étonner davantage : qu'on ait survécu, que d'autres aient succombé, qu'il y ait eu tant de cynisme ou d'inconscience ; de bonté sublime et de mal absolu ; que tout cela voisine dans l'espèce humaine ou revienne si vite ; qu'un instinct nous guide ou nous leurre à chaque occasion, suivant nos préjugés, nos passions, notre orgueil ou notre intérêt misérable. Mais ces mesquineries, ces faiblesses n'ont jamais plus rien à voir avec les massacres et les monstres endurcis qui les ont perpétrés, passant une limite et vautrés dans le sang, déments fanatiques et tueurs psychopathes ou gens lâches et vils, sans contours comme l'eau, qui prend toutes les formes selon les récipients. La mort des miens reste obscure et je suis moins prostré de chagrin que bercé par le doute. Je ne me sens pas encore orphelin, mais j'entre en bâtardise. Ou juste orphelin transitoire. Mon sort suit désormais celui des parents pauvres ou des enfants des autres : hébergés, recueillis, redevables, humiliés, mouchés, tolérés, contrits, dépendants, castrés par la gêne d'être à charge ou pâmés d'amour et de reconnaissance envers tous ceux qui les aident et ne leur doivent rien. Cette situation nouvelle et bientôt sans issue, mon éveil progressif au statut d'orphelin furent cause d'une lourde mélancolie. Un enfant trop sage, dépressif et bègue, avançait à tâtons, cherchant la lumière. Je fuyais dans le sommeil et j'allais retrouver dans mes rêves ceux qui m'avaient aimé. Je voulais être beau pour me faire accepter, justifier ma présence, car j'étais un intrus, sans droit de cité, trop timide ou trop creux pour briller. Béat devant ceux qui pérorent et sont partout chez eux ; mal assuré, doutant de moi, de mes aptitudes, existant de biais. Comment se révolter contre ses bienfaiteurs ? Et ce père qu'on ne peut « tuer », parce qu'il est déjà mort et qu'on ferait plutôt tout pour le ressusciter. On n'a plus de famille, on a de la famille. On ressemble au mendiant remerciant, balbutiant, baissant les yeux, qui tarde à relever la tête, mais ensuite il se dresse, il accuse. Alors on devient facilement agressif et tendre, on veut des hommes abjects et des femmes aimantes. Pour moi, je ne laisserais nulle sombre histoire me frustrer du bonheur de vivre. J'habiterais le temps qui vient, le passé qui demeure. La joie serait étanche à la douleur ou parfois fécondée par elle, et j'entendrais comme un rappel acide, au sein des vraies fêtes, le verre qu'on brise aux noces en mémoire du Temple. Un cousin de mon père, encore plus inconnu que le frère de ma mère, proposait, lui aussi, de nous accueillir. Il fit parvenir une belle offre envoyée d'Algérie, deux pages de bons sentiments dactylographiés que mon oncle écarta, comme parent le plus proche. Un destin perplexe hésitait sur nos têtes. Nous pouvions aussi retourner à Bouesse, avec la petite que sa mère y laissait en pension fidèlement sans payer. Tous ces dévouements, surgis du néant, qui se penchaient sur nous formèrent un conseil de famille présidé par mon oncle ou ma tante, respectivement tuteur et subrogé tuteur. Nous n'étions pas à la rue, mais j'étais cet enfant qui descend d'un train déraillé, laissant les adultes drôlement assoupis dans un coin du wagon, et qui regarde, étonné, la plaine inconnue, puis qu'on prend par la main, qui marche encore au milieu de nulle part, et qui sait qu'il est seul et qu'il le sera toujours. On comptait sur le temps pour nous faire comprendre et nous habituer. Du coup la chose, enfouie profondément, ne fut pas liquidée mais pouvait-elle l'être ? Le mystère et l'horreur en sont inépuisables. * Nietzsche (Retour)
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| Si c'est un homme de Primo Levi 1947 |
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Chapitre 8 : « Une bonne journée »
La conviction que la vie a un but est profondément ancrée dans chaque fibre de l'homme, elle tient à la nature humaine. Les hommes libres donnent à ce but bien des noms différents, et s'interrogent inlassablement sur sa définition : mais pour nous la question est plus simple.
Ici et maintenant, notre but, c'est d'arriver au printemps. Pour le moment, nous n'avons pas d'autre souci. Au-delà de cet objectif, point d'autre objectif pour le moment. Lorsqu'au petit matin, en rang sur la place de l'Appel, nous attendons interminablement l'heure de partir au travail, tandis que chaque souffle de vent pénètre sous nos vêtements et secoue de frissons violents nos corps sans défense, gris dans le gris qui nous entoure : aujourd'hui un peu plus tôt qu'hier ; aujourd'hui un peu plus chaud qu'hier ; d'ici deux moi, d'ici un mois, le froid nous laissera quelque répit et nous aurons un ennemi de moins. Aujourd'hui pour la première fois le soleil s'est levé vif et clair au-dessus de l'horizon de boue. C'est un soleil polonais, blanc, froid, lointain, qui ne réchauffe que la peau, mais lorsqu'il s'est dégagé des dernières brumes, un murmure a parcouru notre multitude incolore, et quand à mon tour j'ai senti la tiédeur à travers mes vêtements, j'ai compris qu'on pouvait adorer le soleil. [...] |
| Une petite fille privilégiée roman de Francine Christophe Pocket, 2001 |
| La neige partout, la neige épaisse, la neige blanche qui étouffe les cris, les pleurs, la vie. Creuser des chemins dans la neige. Soulever des jambes lourdes d'oedèmes dans la neige. Tomber dans la neige. Qui m'aurait fait croire que je pourrais n'avoir envie ni de bataille de boules de neige, ni de bonhomme de neige ? Les appels, les horribles et longs appels sous le soleil brûlant. Les appels dans la neige sont pires. Une heure, deux heures, trois heures et plus, sans bouger, l'estomac vide, sous le ciel plombé, la neige qui s'entasse et qui me paraît plus haute chaque jour. Le froid qui monte des pieds, des mains, qui descend de la tête, qui envahit tout, qui paralyse, qui ankylose, qui terrifie. Le froid qui torture le corps, et atrophie l'esprit. Interdit de bouger tant que les comptes ne se révèlent pas exacts. Interdit de toucher à ceux qui tombent. Garde à vous, le SS repasse. - Eins, zwei, drei, vier, fünf. - Eins, zwei, drei, vier, fünf. - Eins, zwei, drei, vier, fünf. Je n'en peux plus, Maman. J'ai froid, j'ai faim, j'ai mal. Je sens mes doigts et mon nez se détachant de moi. Je suis ta fille, non, fais quelque chose. Tu n'es plus ma mère, tu ne fais rien pour moi, je ne t'aime plus, tu entends, j'ai froid. |
| La jeune fille au violoncelle Chronique de Guy Carlier |
| Février 1942. Une jeune femme, encombrée d'un étui de violoncelle qu'elle serre maladroitement contre elle, monte dans le tramway de Pessac à Bordeaux. Elle se dirige vers l'avant du tram, là où restent toujours des places libres, en provoquant sur son passage les quolibets obscènes des ouvriers de la base de sous-marins et les grognements des autres passagers, endormis et frigorifiés, qu'elle heurte de son volumineux bagage. Elle finit par s'asseoir près d'une fenêtre, tenant toujours son étui de violoncelle serré contre son corps. En face d'elle, un jeune homme portant des lunettes de myope l'a observée pendant qu'elle s'asseyait mais, par timidité, il a détourné la tête dès que le regard de la jeune femme a croisé le sien et il semble maintenant complètement absorbé par la banlieue bordelaise qui défile. À son tour, elle l'observe et, très vite, s'aperçoit que le jeune homme la regarde dans le reflet de la vitre du tramway. Par jeu et par défi, elle le regarde à son tour dans le même reflet et lui sourit. Le garçon rougit mais continue à faire semblant de regarder dehors. Alors, de son index ganté de laine, sur la buée de la vitre, juste à la hauteur des yeux du jeune homme, elle écrit son prénom : Clara. Lui, écarlate, parvient à rester imperturbable, et ne la regarde même pas lorsque, arrivée au conservatoire, elle descend du tramway. Le lendemain matin, les ouvriers de la base de sous-marins reprennent de plus belle leurs commentaires grossiers sur le passage de Clara. l'un d'entre eux, un petit bonhomme à casquette, aux joues couperosées, écarte de façon obscène ses jambes en bleu de travail pour imiter la position des violoncellistes. Mais Clara est déjà assise en face du jeune homme aux lunettes de myope. Juste au moment où il va recommencer son manège de la veille et se mettre à regarder le paysage, elle lui dit bonjour d'une voix enjouée. Alors il la regarde. Alors ils se regardent. Interminablement. Et sans dire un mot, juste dans ce regard échangé, ces deux-là se racontent, ils s'offrent leurs enfances, ils ne se connaissaient pas mais se savent déjà et se boivent des yeux. Elle bougea la première comme on brise un cristal. Elle lui tendit la main, mais en faisant ce mouvement, le bras de l'étui de violoncelle se déplaça et l'étoile apparut. Le jeune homme rougit en lui serrant la main, comme s'il l'avait vue nue. Gênée de le gêner, elle lui parla. Elle étudiait le violoncelle au conservatoire de Bordeaux et avait constitué avec d'autres élèves un orchestre à cordes. Elle lui montra la partition sur laquelle elle travaillait. Il ne connaissait rien à la musique, alors elle lui expliqua qu'il s'agissait d'un quatuor de Haydn, appelé l'Empereur, devenu l'hymne allemand. A cette évocation, il ne put s'empêcher de regarder l'étoile jaune, et lui dit : « Ça doit être un très beau morceau pour que vous l'aimiez malgré tout... » Elle répondit : « Il n'y pas d'autre mélodie au monde. » Elle était arrivée. Comme elle allait se lever, il lui attrapa la main, dans un geste de brutale tendresse, en criant presque : « Attendez... » Il avait trop de choses essentielles à lui dire, alors il balbutia : « Je veux que vous sachiez que... J'aimerais tant vous regarder dormir et puis... et puis, tout doucement, soulever votre visage, retourner votre oreiller et vous reposer tout doucement du côté frais... » C'était puéril... c'était puéril, mais Clara était en larmes en descendant du tramway. Le lendemain, le jeune homme entendit roter puis rire les ouvriers de la base sous-marine, mais attendit en vain la jeune fille. Il ne la vit pas non plus le lendemain... Ni les jours suivants... Au bout d'une semaine, il descendit du tramway à l'arrêt du conservatoire et alla demander au concierge s'il connaissait une amie à lui, qui se prénommait Clara et jouait du violoncelle. Le vieux monsieur lui expliqua que les miliciens étaient venus, et qu'ils avaient emmené les juifs, même des enfants, mais ils avaient un ordre officiel de Papon, précisa-t-il. Le jeune homme, dévasté, se fit la remarque idiote que la loge sentait l'urine de chat. « Vous êtes de la famille de Clara Kaplan ? » demanda le concierge. Il s'entendit répondre : « Nous allions nous marier » , alors le vieux monsieur qui sentait l'urine de chat lui remit le violoncelle dans son étui. Après avoir eu les mains brisées par des gardiennes polonaises, Clara Kaplan mourut à Ravensbrück en avril 1944. L'autre soir, à la télévision, on nous montra l'arrivée en hélicoptère de Maurice Papon à la prison de Fresnes. Dans la foule massée devant la maison d'arrêt, on voyait un vieux monsieur portant des lunettes de myope qui attendait, anachronique, face aux Terminators du cordon de C.R.S. Quand l'hélicoptère amenant l'immonde se posa dans la cour sous les huées des voleurs d'autoradios, le vieux monsieur leva les bras et tendit très haut un carton sur lequel, d'une écriture appliquée, avec des pleins et des déliés, il avait juste écrit « Clara » . Et je vous jure qu'à cet instant, devant ma télévision, j'ai entendu un violoncelle qui jouait l'hymne allemand et une voix de jeune fille qui disait : « Il n'y a pas d'autre mélodie au monde. » Chronique radiophonique écrite par Guy Carlier et diffusée sur France Musiques, extraite du recueil J'vous ai apporté mes radios, lettres et chroniques , Robert Laffont. Depuis, Maurice Papon a été libéré pour raisons de santé en septembre 2002. Cet ancien fonctionnaire de Vichy purgeait depuis octobre 1999 une peine de 10 ans de réclusion à la prison de la Santé, à Paris, pour son rôle dans la déportation de juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Il coule désormais des jours tranquilles dans sa propriété de Gretz-Armainvilliers. |
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