|
|
|
|
Des élèves et leurs professeurs visitent le camp de Natzweiler-Struthof
Par Kareen Lahana, professeur de français au Collège J.B. Vermay de Tournan en Brie (77) | |
Un camp, en France ?
Situé en Alsace, sur la commune de Natzweiler, sur un plateau à 800 mètres d'altitude, c'est le seul camp de concentration qui soit situé sur le sol français, placé il est vrai à l'époque sous la domination des nazis.
|
|
|
|
Un tel endroit se visite-t-il ?
Je n'avais jamais vu de camp.
J'avais entendu beaucoup de gens ayant visité des camps de concentration comme Bergen-Belsen ou Auschwitz me dire qu'à moins d'en avoir vu, on ne pouvait pas vraiment se rendre compte. On ne pouvait pas vraiment comprendre. Comprendre est un objectif bien trop difficile à tenir, atteindre. Ce que j'espérais de la visite d'un camp, c'est qu'elle me permette de toucher du doigt, d'appréhender ce que les déportés avaient pu vivre. C'est dans cette optique que je me suis proposée pour accompagner tout un groupe d'élèves (nous étions une cinquantaine) au camp de Natzweiler-Struthof, près de Strasbourg, le 17 avril 2005. Le voyage, prévu hors temps scolaire, n'est pas obligatoire et certains élèves d'autres classes que celles initialement prévues ont demandé à se joindre à nous.
En tant qu'enseignante et professeur de lettres, je m'interroge précisément sur l'enseignement de la Shoah à l'école et sur la transmission des témoignages qui s'y rapportent. L'observation du travail remarquable de mes collègues, que je détaillerai plus loin, a nourri cette réflexion. Yuna Saucey et Marie-Laure Lepetit, respectivement professeurs
d'Histoire-Géographie-Education Civique et de Lettres Classiques au collège
J.B. Vermay de Tournan en Brie (77), étaient les organisatrices de ce voyage
et de la visite. Qu'elles soient ici chaleureusement remerciées.
Leur souci était de faire comprendre aux élèves toute l'horreur de la déportation, en les amenant sur les lieux qui avaient vu se dérouler tant d'atrocités. Leur témoignage au sujet de ce jour-là et des jours suivants a montré qu'ils ont été durablement marqués par cette visite et ne l'ont pas regrettée.
|
|
Premières impressions, sur le trajet.
Le car doit monter, monter longtemps et on pense aux déportés qui eux arrivaient à pied.
Plus on monte, plus le brouillard s'épaissit. On a l'impression d'accéder à un autre monde, à un autre niveau de réalité. Ce que je vais voir est hors normes, hors humanité. Même la composition de l'air en est modifiée.
En fait, les nazis avaient choisi leur emplacement à dessein, le sachant très brumeux, sur une colline. La hauteur et l'humidité devaient envelopper prisonniers et bourreaux dans le même brouillard opaque afin que les habitants des alentours ne se doutent pas de ce qui s'y passait. |
|
 .JPG) |
|
HISTORIQUE DU CAMP ET DONNÉES HUMAINES
|
Les travaux du camp ont été effectués par des prisonniers du camp voisin de Schirmeck à partir de mai 1941. Par la suite, les déportés qui arrivaient par ce chemin de la gare de Rothau montaient cette côte redoutable à pied sous les coups des Allemands.
Le camp est tristement célèbre du fait de la présence de Josef Kramer, le chef du camp, personnalité particulièrement cruelle qui dirigea ensuite les camps d'Auschwitz et de Bergen-Belsen.
En 1943, le camp, d'une capacité de 2000 prisonniers, en comportait plus de 4000 (4609 le 15 juillet 43), et le nombre de déportés atteignit 7000 au cours de l'été 44. D'abord des prisonniers allemands de droit commun, puis en 1943 des déportés Nacht und Nebel (Nuit et Brouillard, ainsi désignés car destinés à disparaître sans laisser de trace), des résistants français, puis des déportés étrangers (Polonais, Soviétiques, Néerlandais, Norvégiens...) furent détenus et subirent dans ce camp travaux forcés, pendaisons, exécutions sommaires et torture sous l'oeil satisfait de Josef Kramer.
Le camp fut libéré le 23 novembre 1944 par les troupes alliées. Il était vide, seuls des cadavres y furent retrouvés. Au total, 47000 déportés furent internés dans le camp, dont 11000 périrent, victimes de la barbarie nazie.
|
PAS À PAS DANS LES TÉNÈBRES
|
.JPG) |
Vue de l'entrée, avec mirador |
|
|
L'entrée du camp ressemble à toutes celles que j'ai vues en photo, en film, en documentaire. C'est précisément en cela qu'elle est bouleversante. Rien n'a changé depuis. C'est toujours l'entrée du camp. En plus, c'est indiqué : Konzentrationslager. Les nazis, dans leur entreprise de destruction et d'anéantissement, avaient le souci d'indiquer précisément de quoi il s'agissait. Ils n'en avaient pas honte. Ils ont donc fabriqué spécialement une pancarte fort précise, afin qu'on ne puisse se tromper. C'est comme un message aux générations futures : ici se dresse et se dressera pour toujours un camp de concentration. Sachez-le. C'est écrit sur la pancarte. |
Nous sommes enfermés. Dès l'entrée. Entourés de barbelés, nous suivons le parcours des déportés. Ce jour-là, le brouillard est particulièrement intense. Nous sommes empêtrés dedans, il nous recouvre, nous englue, nous pénètre. Nous nous y perdons. C'est comme une image de la mort. Je photographie les élèves qui y disparaissent comme derrière un rideau. . |
.JPG) |
| L'entrée du camp, vue de plus loin |
Nos élèves qui suivent la voie d'accès au camp, et qui, peu à peu, y disparaissent. C'est fini, ils ne peuvent plus revenir en arrière, ils sont maintenant obligés de voir, de se rendre compte par eux même de ce qu'a produit, rationnellement, intelligemment, sciemment, la raison de quelques êtres humains. Je m'inquiète pour eux. |
.JPG) |
| Voie d'accès au camp |
|
|
.JPG) |
| Barbelés dans la brume |
|
Le fait d'accompagner des élèves est très important pour moi, même si ce ne sont pas les miens cette année (j'en connais beaucoup tout de même), et même si ce n'est pas moi qui ai organisé le voyage. Celui-ci se déroule durant un week-end, il n'est pas obligatoire, et des élèves d'autres classes que celles initialement prévues ont demandé à se joindre à nous. Ces jeunes qui ont désiré venir, sur leur temps libre, se confronter à ce passé inimaginable, je les trouve courageux. Tous marchent sur ces lieux terribles avec calme et dignité, ils viennent chercher là des traces de la barbarie, afin, me disent-ils, de pouvoir dire plus tard, à leur tour, ce qu'ils ont vu et ressenti ici.
Leur attitude impeccable est à mon avis le fruit d'une remarquable préparation. Cette année, ces jeunes ont étudié la période en Histoire, lu des témoignages en cours de Français, mais aussi écouté des rescapés raconter leur calvaire, non seulement dans le cadre du collège, mais aussi la veille de la visite : dès notre arrivée à l'auberge de jeunesse, un ancien déporté du Struthof, juif et résistant, est venu nous parler. Il raconte qu'il a réussi à cacher aux nazis sa judéité, aidé en cela par la présence d'un voisin de cellule qui se trouvait être un évêque et qui leur a assuré qu'il l'avait lui-même baptisé. C'est ainsi qu'il fut déporté en tant que résistant, et put échapper à une extermination certaine.
Sans préparation, sans réflexion préalable, la visite d'un camp par des élèves n'est évidemment pas la même. On se souvient de l'irrespect monumental de ces élèves d'un lycée de Montreuil qui firent des remarques antisémites et s'amusèrent à faire des boules de neige dans l'enceinte du camp. Sans aller jusque là, si une réflexion mûrie, qui commence bien avant la visite, n'est pas entamée tout au long de l'année scolaire, la vision de ces lieux n'a pas du tout le même impact sur ces jeunes consciences. Le fait d'entendre des rescapés et de se rendre sur les lieux est irremplaçable : les faits ne sont plus seulement des chiffres et des mots, ils prennent tout leur sens et toute leur réalité une fois sur les lieux. L'Histoire n'est plus lointaine et abstraite, elle est désormais tangible, dès lors qu'ils ont pris conscience qu'à l'endroit où ils marchent, des milliers de déportés ont parcouru le chemin de la déshumanisation, promis à une mort atroce. Cette impression, je la lis sur leurs visages au fur et à mesure que la visite se déroule, commentée par leurs enseignantes.
|
.JPG) |
| Barbelés |
|
.JPG) |
| Mirador |
|
Voir ces barbelés encore intacts, et ce mirador, renforce notre impression de réalité. Nous pouvons voir de nos yeux avec quels moyens les Allemands rendaient impossible toute évasion du camp. Un endroit du camp a été surnommé « Le ravin de la mort » par les déportés eux-mêmes. Ce ravin était destiné à accueillir les blocs de granit extraits par les déportés au dessus du camp. Les SS et les Kapos faisaient exprès d'inciter les déportés à le franchir, par exemple en faisant un croche-pied aux plus affaiblis. Parfois aussi, un SS jetait la casquette d'un déporté au-delà des barbelés, en le menaçant des pires conséquences s'il ne l'avait plus pour l'appel du soir. Celui qui s'écroulait dans le ravin ou n'avait d'autre choix que d'aller chercher sa casquette était alors fusillé par une sentinelle pour « tentative d'évasion ». Le gardien ayant fait échouer cette « tentative » avait alors droit à des jours de congé supplémentaires et le Kapo complice obtenait ainsi davantage de nourriture.
Les barbelés sont encore là, et nous rappellent avec force l'extrême cruauté des sentinelles SS, encouragée par un système élaboré aux rouages bien huilés.
|
/table> |