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Les fenêtres éclairées

        Les fenêtres étaient encore éclairées. N'allaient-ils donc pas partir ? « Ils » ? Qui ? Les hommes de la Gestapo ?... Impossible de me rappeler... Tante Elly ! C'est ça, Tante Elly ! Elle a bientôt cent ans mais elle va peut-être se souvenir.

« Jó napot kivanok, Tante Elly ! (en Hongrois : « Je te souhaite un bon jour » ! ). Hogy vagy ? (Comment vas-tu ?) C'est Robert. Alors, quoi de neuf à Haïfa ? Bonne année 2008, Tante Elly !
- Robert, quel plaisir de t'entendre ! Bonne année mon cher Robert ! Et toi comment ça va ?
- Très bien, comme toujours ! Je travaille comme un fou. Chaque matin des camions chargés de tonnes de raisin partent de la propriété de Carmen pour le marché central de Lima.
Mazel tov !
- Dis-moi Tante Elly, tu te rappelles ce soir-là à Sclos-de-Contes ? On guettait dehors, on attendait qu'ils partent. C'était la Gestapo ?
- Pas du tout! C'était les gendarmes du village, ils avaient bu tout notre vin ! A l'époque la réclame disait : « Buvez du vin ! Un litre de vin = un poulet ! » D'ailleurs le vin, c'est tout ce qu'on trouvait, il n'y avait rien à manger. Douce France ! »

        Quelle mémoire, cette Tante Elly ! C'est ça... Quand les coups ont retenti à la porte d'entrée, on n'a fait ni une ni deux, on s'est sauvé en sautant par la fenêtre de derrière. Il y avait un sale type qui dénonçait les Juifs et les rafles étaient quotidiennes dans le village. Des heures, ça faisait des heures qu'on attendait dehors, cachés dans l'ombre, qu'enfin ils partent. La nuit commençait à être froide. Même dans le Midi, l'hiver, on n'a pas envie de passer la nuit dehors.
        Je suis là, tapi, en train d'observer la maison. Soudain, dans l'encadrement d'une fenêtre éclairée, je reconnais l'uniforme de l'adjudant P***. Soulagé, j'entrouvre la porte de la maison. Je découvre deux gendarmes tranquillement occupés à se saouler.
« Qui va là ? » Les deux gendarmes me tiennent en joue.
« Eh, faites pas les cons ! C'est moi ! » Passablement éméchés, ils me reconnaissent, baissent leurs armes et finissent par quitter enfin la maison.

        Cela se passait en mars 1944.


La chance

         Déjà à l'époque, le Boulevard Saint-Martin faisait partie de l'itinéraire habituel des manifestations. Sous nos fenêtres défilaient les cortèges de manifestants mais aussi la Garde Républicaine dont la caserne se trouvait Place de la République. Le 14 juillet ma mère avait d'ailleurs pris l'habitude de se lever tôt pour voir passer les gardes républicains à cheval qui se rendaient aux Champs Elysées. Un après-midi d'octobre 1940, la rumeur m'attira au balcon: quelques manifestants partis de la Place de la République protestaient contre l'occupation allemande. Un soldat allemand descendait le boulevard à moto. Il accéléra et à la hauteur de la porte Saint-Martin il tourna à gauche, fit demi-tour et monta sur le trottoir, à l'endroit oú se trouvait le café-restaurant la « Croix de Malte ». Il emprunta le large trottoir qui à cet endroit, est encore au niveau de la chaussée avant de la surplomber ensuite.
        Dominant les manifestants, l'Allemand remontait à toute vitesse le boulevard en brandissant une dague. La malchance voulut qu'à cet instant un malheureux sortît du cinéma Kinérama situé en bas de notre immeuble. L'homme s'effondra blessé à mort par le soldat.
        Pendant ces années de guerre, la vie a souvent tenu à un instant de chance ou de malchance.

        Trois ans plus tard, en octobre 43, mon frère, ma mère et moi nous nous trouvions à Grenoble pour passer la nuit avant de reprendre un train pour Nice. Nous revenions d'Annemasse où nous avions vainement essayé de retrouver le passeur avec lequel j'avais organisé la fuite en Suisse d'Oncle Lali et de Tante Hélène en 42. Impossible de trouver un passeur, la plupart avaient été arrêtés. Dans notre chambre d'hôtel, nous nous apprêtions à dormir quand on frappa à la porte. C'était des policiers en civil pour un contrôle d'identité. Emile était dans la salle de bains et resta silencieux. Par chance les policiers ne cherchèrent pas à savoir s'il y avait quelqu'un dans la salle de bains.
        Sur ma carte d'identité il n'y avait pas le tampon « JUIF ».
        Je dis au commissaire qui m'interrogeait :
« C'est parce que vous êtes français que je dirai la vérité. Oui, je suis juif , je suis français. Mon père a combattu pour la France pendant la Grande Guerre. Il a reçu la légion d'honneur pour son courage pendant les combats
- Suis-nous, on verra ça plus tard ! »
        Je dus suivre les policiers à travers les rues de Grenoble. Ils me conduisirent à une caserne ; je sus par la suite que c'était la caserne Bizanet, où étaient regroupés tous les hommes arrêtés. Je fus enfermé comme des centaines d'autres prisonniers, dans une grande salle où j'eus la bonne surprise de retrouver Gloglo, mon copain de l'école communale !
        Glovinski était mon voisin à Paris, il habitait la rue Meslay. Nous avions le même àge, tous deux nés en 1925, et nous fréquentions ensemble l'école primaire Montgolfier, rue Ferdinand Berthoux dans le 3ème arrondissement. Le jeudi il venait souvent à la maison avec d'autres enfants. Ma mère préparait de délicieux strudels pour le goûter. Nous aimions passer l'après-midi à jouer ou à rire en regardant Gloglo nous faire le music-hall : il retournait un fauteuil (ma mère nous laissait jouer à notre guise) et perché comme sur une petite estrade, il chantait les chansons à la mode ou bien faisait des acrobaties... Ses parents sortaient le samedi soir au cabaret avec leur petit garçon qui adorait nous amuser en faisant l'artiste.
        Ce n'était pas le plancher de la caserne qui pouvait m'empêcher de dormir et le lendemain au petit matin, encore tout ensommeillé, j'entendis que l'on criait mon nom. Je fus le seul à être appelé: on me relâchait, j'étais libre !
        Les policiers avaient-ils cru mon mensonge à propos de mon père ? Le commissaire qui signa mon laissez-passer était-il un résistant ?

        Mes compagnons de la nuit furent déportés. Gloglo ne revint pas.


La traque

         C'est Oncle Marcel qui le premier, avait trouvé refuge dans le petit village de Sclos-de-Contes, dans l'arrière-pays montagneux de Nice. C'est là que nous aussi, nous avons loué une petite maison. Plusieurs familles juives fuyant les rafles massives à Nice depuis l'arrivée des Allemands, en septembre 43, s'étaient installées dans le village. Mais en décembre 43 ,la Gestapo est arrivée à Sclos car il y avait un dénonciateur .

        La famille Mayer fut arrêtée. Armand, l'un des deux fils, avait un an de plus que moi et était un brillant élève de math-spé au Lycée Masséna à Nice. Ils furent tous déportés. La famille Koiran aussi fut arrêtée mais Samy, sauta par la fenêtre et réussit à leur échapper. Les Solovici et les Stam furent également arrêtés.
        Oncle Marcel et Tante Rose habitaient au 1er étage d'une autre maison. Les hommes de la Gestapo frappèrent à coups redoublés sur la porte. Oncle Marcel et Tante Rose retenaient leur respiration. Une voix en bas cria : « Là-haut il n'y a personne ! »
Oncle Marcel et Tante Rose entendirent les pas des hommes qui redescendaient l'escalier.

         Les familles arrêtées étaient emmenées à Nice dans des camions bàchés. Après le départ des onze prisonniers, quelques gestapistes s'installèrent au rez-de-chaussée. La Gestapo avait l'habitude d'attendre que les personnes pourchassées, croyant le danger passé, regagnent leur domicile.
        Pendant toute la journée les hommes restèrent au rez-de-chaussée. Au 1er étage, Oncle Marcel, Tante Rose et monsieur Braslavsky, un ami du couple, n'osaient faire aucun bruit. Le moindre mouvement pouvait les trahir. Quand le soir, les hommes de la Gestapo finirent par quitter la maison, Oncle Marcel eut sa première crise cardiaque.

        A partir de ce jour-là, Oncle Marcel et Tante Rose vinrent s'installer chez nous. Nous étions en dehors du village et la maison dominait la route, ce qui permettait de voir si des véhicules de la Gestapo arrivaient à Sclos. Nous avons pu vivre assez tranquillement dans cette maison bien placée. A côté, habitait un Italien jovial qui s'appelait Palazzi. Il disait : « Palazzi n'est pas nazi ! »

        Vers le mois de mars, sentant le danger se rapprocher, nous décidâmes qu'il était dangereux de passer la nuit dans la maison. J'avais trouvé une grange dans la forêt où nous dormions à même le sol recouvert de foin sec. Cela sentait bon ! Le matin l'un de nous, à tour de rôle, partait faire le guet et s'assurait qu'il n'y avait aucun danger. Ensuite seulement, nous regagnions la maison pour la journée. Un jour le propriétaire de la grange nous découvrit : « Vous devez avoir une raison pour dormir ici. Vous pouvez rester. » Nous l'avons revu plusieurs fois. Il était boulanger à Berre, un petit village voisin. Je me souviens l'avoir accompagné. J'étais émerveillé en le voyant chauffer le four avec des braises de bois avant d'enfourner le pain.
        Un matin, c'était mon tour et Oncle Marcel me propose de partir à ma place. Content de pouvoir dormir encore un peu, je remercie Oncle Marcel. Celui qui était de guet avait l'habitude d'observer la route depuis une petite futaie. Oncle Marcel avait eu l'intuition qu'il y avait une faille dans notre routine. Et d'ailleurs, est-ce-qu'on pouvait s'offrir le luxe d'une routine ? Ce matin-là Oncle Marcel alla directement à la maison qui se trouvait en contrebas. Caché à quelques mètres, il aperçut les hommes de la Gestapo qui étaient là en train de nous attendre. Sans se faire voir il courut nous avertir. Si Oncle Marcel ne m'avait pas remplacé nous serions tombés entre les mains de la Gestapo car je n'aurais pas eu l'idée de changer notre routine.

        La grange nous sembla alors un endroit trop proche de la maison et se trouvait trop près du village. C'était trop risqué, il valait mieux s'éloigner dans la forêt. Nous avons décidé de partir par petits groupes et nous nous sommes séparés, Oncle Marcel et Tante Rose d'un côté, Oncle Louis et Tante Elly d'un autre et ma mère, mon frère et moi vers le nord. Ma mère était très bonne marcheuse et nous avons atteint le hameau de Coaraze où des Italiens nous ont donné à manger. Mais il n'était pas possible de rester dans la vieille ferme. Nous avons donc repris notre marche en espérant trouver un refuge. Nous avons marché jusqu'à une cabane de bûcherons où vivaient des Italiens que nous connaissions.
        Tous les matins Aldo, le fils, un grand gaillard sympathique, passait devant la maison, la hache sur l’épaule, en chantant de sa belle voix : « Moi qui l'aimais tant, mon bel amour, mon amour de Saint-Jean... » Les Italiens avaient une joie de vivre qui nous réchauffait le coeur. Aldo et ses parents, eux aussi, ont partagé leur repas avec nous mais nous étions trop nombreux pour leur petite cabane.

        Alors nous avons dû reprendre notre errance avec pour toute nourriture, la confiture que nous avions réussi à garder depuis notre départ de la maison. C'était un seau de 5kg d'une confiture délicieuse. Pour boire, nous nous accroupissions au-dessus des flaques d'eau de pluie, cette eau était bonne ! C'était le printemps il ne faisait ni trop chaud ni trop froid mais il y avait des averses. Nous profitions des moindres rayons de soleil pour nous sécher. La nuit nous dormions à même le sol. Heureusement nous pouvions retourner à l'accueillante cabane d'Aldo pour avoir un répit. C'est là que nous nous trouvions lorqu'un homme apparut.
        « Ne craignez rien. Attendez-moi. Je vais chercher de la nourriture et des couvertures. »
        Nous ne savions que faire. Ma mère nous dit : « Cet homme a l'air d'être honnête et bon. Attendons qu'il revienne. » L'homme revint comme promis avec des vivres et des couvertures. C'était Joseph Gallo, le Juste qui nous secourut à ce moment-là. Grâce à lui notre errance se termina. Il hébergea ma mère chez lui et nous installa, mon frère et moi, en pleine forêt où travaillaient des bûcherons. Tous les jours il nous apportait la nourriture que sa femme, Ludovina, préparait. Il nous protégea, le temps, pour nous, de chercher un nouveau refuge.


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