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par Liliane LEVY |
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- Introduction - La famille Edelist à Poudenas de 1940 à 1945 : Quelques éléments de l'Histoire ![]()
Voici les souvenirs qui m'ont été racontés par mes parents et mes grands-parents. Ils peuvent paraître anecdotiques, mais ils rejoignent la Grande Histoire. Ils témoignent du courage, de la lucidité d'une famille, mais aussi de la lucidité et du courage des habitants d'une petite localité du Lot-et-Garonne, Poudenas, comme il y en a eu ailleurs en France, pas spécialement préparées à ces événements, qui réagirent spontanément, naturellement, humainement. Ce récit tend à leur rendre hommage, et à transmettre aux générations suivantes le souvenir de ce que la population de leur village a su faire, sans en faire grand bruit, sobrement, avec gentillesse. Que ces gens généreux et modestes soient profondément, sincèrement remerciés.
Il est temps, 60 ans après, de rappeler ces faits. Les lieux, par eux-mêmes, ne gardent pas la mémoire des événements, mais ils sont toujours là et on peut les visiter... leur redonner la mémoire. Je suis née à Poudenas, avec ma soeur jumelle, en mars 1944, par hasard... Par hasard ? Peut-être pas tout à fait. « Lot-et-Garonne, Terre d'exil, Terre d'asile ». C'est le titre d'un ouvrage qui vient de paraître, aux éditions d'Albret. Madame Vielcazat-Petitcol y raconte l'histoire méconnue des réfugiés juifs dans le Lot-et-Garonne pendant la Seconde Guerre Mondiale. Elle explique, dans ce travail monumental, qui lui a pris 15 ans de sa vie, comment et pourquoi cette région a particulièrement offert un accueil à ces gens persécutés et menacés d'extermination, au point de contribuer à en sauver une bonne part : près de 90% des 9000 Juifs qui sont passés dans le département ont survécu, c'est remarquable. Ma famille illustre cette page de l'Histoire. J'ai toujours aimé être née à Poudenas : une naissance quasi paysanne, champêtre, qui nous ancrait dans la terre de France, qui fleurait bon la Gascogne, de surcroît, pays de bonne terre, de bonne chère, de bons vivants. Avec, surtout, des hommes et des femmes qui ont su accueillir au milieu de leur vie, de leurs métiers, de leurs histoires, traversées elles aussi de drames, d'exodes, de mobilisation et de prisonniers, et qui ont su offrir un climat serain et apaisant, au rythme des saisons et des tâches agricoles. Une chance, une rencontre exceptionnelle : car des descendants d'autres familles, abritées là, aux alentours du même village, ont une tout autre vision. Pas d'hostilité, certes, mais « tout au plus de l'indifférence » selon leurs propos. Un cadeau de l'Histoire donc, asile et refuge, petit paradis au climat si doux pour des Juifs chassés des terres froides et hostiles de Russie, de Pologne, et rattrapés par les persécutions, qui obligent à reprendre la route... |
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1. LE DÉPART : l'exode, après l'exil. ![]()
Retour en arrière. Dès juin 1940, à la défaite, la famille Edelist, installée à Rouen depuis les années 30, comprend le danger et décide de partir en zone libre à la recherche d'un asile. Le grand-père veut trouver « l'endroit le plus éloigné possible, où il n'y aurait même pas l'électricité », rapporte la mémoire familiale. Il est très content des dangers qui les menacent.
Les Edelist, Félix (Fishel) et Maria (Mania) sont venus de Lodz (Pologne) en 1931, pour fuir les pogromes et les persécutions antisémites. Ils connaissent déjà les menaces et les exactions constantes contre les Juifs dans la Pologne des années 20. Félix a émigré d'abord en Argentine, où il est resté 2 ans, y rejoignant deux de ses frères. Là -bas, il avait déjà fondé un commerce de fruits et légumes prospère. Mais Mania, obstinément ne veut aller qu'en France. Est-ce à cause de l'adage : « Heureux comme Dieu en France » ? C'est là qu'il retrouvera sa famille, directement, sans repasser par la Pologne. Ils ont trois enfants : Samuel (Jean), Nelly, David, tous nés en Pologne et âgés alors respectivement de 17, 13 et 9 ans. Après un court passage à la villa d'Aÿ, près d'Epernay dans le Champenois, ils se sont installés à Rouen où ils ont fondé une petite entreprise de chemiserie, exerçant à domicile, 25 rue de la Vicomté. Toute la famille donne un coup de main, pour la coupe, la couture sur machine, pour les finitions, les boutons, le retournement des cols, les livraisons. David, le plus jeune, va au lycée. En 1940, il est donc en Terminale. Ils ont fourni à l'armée des pièces de vêtement, notamment des ceintures de flanelle, qui sont restées impayées. En partant vers le Sud-Ouest, ils cherchent à gagner la zone libre, et, également, afin de continuer à obtenir des commandes et de se faire payer les arrièrés, à joindre les services de l'intendance militaire. Ils finiront par apprendre que celle-ci se trouverait à Agen. Leur exode se passe selon les images qui en ont été souvent vues : ayant tout juste obtenu son permis, David conduit la voiture chargée de tout le possible, juqu'au toit (matelas, chaises, vêtements... et même le carton à chapeaux !). Au moment de partir, sans doute l'émotion du conducteur novice, il passe... la marche arrière. Puis ce sont des étapes hasardeuses dans des granges où l'on veut bien les accueillir avec d'autres fugitifs, les bombardements (le pont sur la Loire anéanti à peine l'ont-ils franchi... ), la peur, quand, dans un abri, un individu leur paraît suspect pas les allées et venues dans la nuit... jusqu'à ce qu'ils comprennent qu'il n'a que des ennuis intestinaux. Ce n'est pas un espion ! Ils parviennent ainsi jusque vers Pau, où la grand-mère de Gabriel Authier les héberge durant un mois, le temps de faire des recherches. Gabriel, fils du Sous-Préfet de Seine-Inférieure (aujourd'hui Seine Maritime), est condisciple de David au lycée Corneille de Rouen, et de plus David l'a fait entrer dans un « groupe d'aide aux étudiants mobilisés ». Ils font ensemble des collectes, avec des tampons de la Préfecture sur les brassards et les troncs, ce qui lie les deux garçons. Le fonctionnaire a été limogé par le régime de Vichy (il n'intervient donc pas dans ces événements), et c'est sans doute Gabriel qui, voyant partir son ami, lui a donné l'adresse de sa grand-mère qui possède une vaste maison à Haut-de-Gant, premier asile. |
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2. L'INSTALLATION À POUDENAS ![]() |
Hébergement providentiel car, de là , les Edelist trouvent une maison à acheter à Poudenas (plus exactement dans le hameau de Prébesque). Poudenas, c'est à l'époque un petit village de quelque trois-cents âmes, avec des commerces, des artisans, une bouchonnerie, un hôtel-auberge, des fermes alentour, une poste, une gare. Mezin, un plus gros bourg, n'est qu'à 4 Km.
Pour réunir l'argent nécessaire à l'achat, Félix remonte à Rouen, franchit la ligne de démarcation, vend ce qu'il peut (des tissus ? des machines ?) et rejoint sa femme et ses enfants avec l'argent suffisant. Il a dû risquer sa vie, cachant soigeusement ses origines (son accent peut trahir) et franchissant à nouveau 2 fois la ligne de démarcation, on ne sait trop comment (à l'aide de passeurs ? probablement et selon la tradition familiale ce passage lui aurait coûté autant que l'achat de la maison !). |
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La petite route qui, à partir du village, traverse la Gélise, est une impasse qui n'aboutit qu'à la ligne de chemin de fer. Voilà qui doit paraître favorable au choix de cette ancienne et modeste, mais charmante demeure, avec terrasse, typique de la région. La maison est la dernière à gauche, au bout de la route. Elle n'est pas très grande, mais il y a un peu de terrain attenant, et un champ se trouve même au-delà de la voie ferrée. Il n'y a là que quelques maisons. Un lieu sûr ? Peut-être, à condition de se faire accepter et de ne pas être dénoncés ! C'est un pari, lié à la confiance faite, à ce moment-là , aux habitants de la localité. Pari contre la peur, les dangers réels : les Juifs sont privés progressivment de leurs droits, ne sont plus des citoyens, perdent leurs moyens d'existence, puis bientôt sont arrêtés dans des rafles, internés, déportés dans les camps de la mort. Heureusement les habitants de Poudenas vont se montrer dignes de cette confiance. Ils vont accueillir, adopter ces réfugiés, simplement, les considérer comme faisant partie du village sans rien demander, sans contre-partie.
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Les Edelist s'installent alors dans la propriété, faisant, nous raconte-t-on, d'abord sourire les habitants quand ils prétendent se mettre à la culture. Ils apparaissent comme des gens de la ville, élégamment vêtus, jamais sans leurs gants et leurs chapeaux. On ne les prend pas au sérieux. Pourtant le métier de Félix, en Pologne, était intendant de domaine, « régisseur ». Ils étaient des citadins, mais issus depuis peu de la campagne. Ils s'y connaissent et sont courageux ; ils acquièrent une première vache, Caroline ou « Karolinka » (comme l'appelait Félix « affectueusement », selon le souvenir d'une amie de la famille), puis une deuxième vache, Bijou ! Bientôt, les productions des Edelist leur doivent le respect et l'amitié des villageois. Ils échangent des produits : des pommes de terre contre du veau ; ils font pousser leurs propres légumes, dont des tomates au goût mémorable. Mania élève des oies et apprend même à les gaver pour faire du foie gras. Ils font du beurre, du fromage, assurent leur subsistance.
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Pendant cinq ans, tout le village sait qu'il y a une famille juive : le Maire, les voisins et les amis. Quand les colonnes allemandes passent (ce qui arrive fréquemment après 1942 car il y a la Kommandantur à Agen et des maquis alentour, qu'elle traque) on vient prévenir les Edelist pour qu'ils aillent se cacher dans les bois, le temps de l'alerte.
Ils s'intègrent, se lient d'amitité de façon durable. Ils garderont longtemps, même après la guerre, des liens avec des familles poudenaquaises. Poudenas voit passer du monde : d'autres réfugiés, des anonymes... Certains se lieront aussi avec les Edelist, qui sont très hospitaliers, comme Maud Paître, de Marseille, qui sera la marraine d'Agnès. D'autres familles ont trouvé refuge dans les environs. Parmi elles, on peut citer la famille Mechberg qui habite la ferme de Tuco ; Claudine Mechberg, la fille de la maison, épouse à Poudenas en août 1944 Marcel Lipovici. Des amis de la famille Edelist viennent également de Paris ou de Rouen, les Strauch, qui leur confient un temps leur enfants, Edith et Georges, car ils cherchent à ganger l'Espagne. Une de leurs amies, qui les a rejoints, Madame Bienstock, n'écoute pas leur conseil de rester avec eux. Elle veut retrouver son fils qui, âgé de 15 ans, a trouvé asile en Suisse. Elle se fera arrêter et déporter, et ne reviendra jamais... Le danger est réel et grand. On peut donc dire que tout le village a caché et protégé cette famille juive. Certes, ils se sont retrouvés sur les listes des recensements obligatoires (1941 et 1942), comme en attestent les recherches de Madame Vielcazat-Petitcol. Mais personne ne les a dénoncées : ils ont pu, grâce à la complicité de tout un village, passer à travers les mailles du filet et vivre ces cinq années, non seulement sans être inquiétés, mais avec le sentiment d'avoir été réellement accueillis et appréciés. Ils ont appris les mets traditionnels, les coutumes et la convivialité traditionnelles d'un pays viticole. « On boira du lait quand les vaches mangeront du raisin » leur disait-on avec humour. Ils ont toujours eu le sentiment d'avoir été sauvés et d'avoir dû leur survie à la conscience de citoyens courageux et humains, hospitaliers et généreux. Quelques témoins de cette éppoque se souviennent encore et disent en conserver « des sentiments vifs ». Ils disent tous qu'ils n'ont - et n'avaient - aucune conscience d'être des héros : « C'était naturel ; ils étaient admis, on ne posait pas de questions, on n'en parlait même pas ! ». Ils confirment les liens d'amitié évoqués par la famille. Durant ces années, les deux fils Jean et David ont travaillé occasionnellement au village pour le boulanger (dans les bois), l'épicier (pour coller les tickets d'alimentation) ou à la bouchonnerie. Ensuite, ils se sont engagés dans le maquis, faisant d'abord du charbon de bois, puis prenant de plus en plus de reponsabilités. Des documents retracent leurs actions de résistants dans les maquis du Lot-et-Garonne et du Gers et dans le Bataillon d'Armagnac. Ils sont gardes du corps d'un officier anglais, le commandant Starr-Hilaire, participent à des actions de repérage et de réception de parachutages. Ensuite ils seront dans les combats de libération de la Côte Atlantique, sous le Commandant Parisot. Entre temps, à Poudenas, la vie continue. Par le plus grand des hasards, c'est là que Nelly, qui est encore célibataire à 25 ans, va rencontrer son mari, Jacques (Isaac) Szkop, lui aussi Juif, immigré d'Europe de l'Est (Wilno). Il vient d'être incorporé à l'infanterie de Marine. Il avait embarqué à Brest, avait été coulé par un bombardement en pleine mer, recueilli par un navire anglais, puis envoyé en « Gold Coast » (le Libéria acutel). Là , il avait contracté le paludisme et avait été rappatrié sanitaire à Marseille, puis démobilisé. Convalescent, il cherchait un endroit où se refaire une santé et manger à sa faim. Un ami, instrument du destin, lui conseille... Poudenas, et il ajoute qu'il y a aussi quelques familles juives. La famille Edelist, toujours accueillante, ne manque pas de le recevoir. Les deux jeunes gens se plaisent et se marient le 11 mars 1943. L'épisode est peu ordinaire : un Rabbin vient même d'Agen, le Rabbin Simon Fuks, replié d'Alsace, en pleine guerre : il paraît que ce jour-là la Gestapo est venue l'arrêter chez lui et que son absence l'a sauvé. Encore un élément de légende familiale. Mais il est avéré, selon le témoignage de son fils, que ce rabbin a failli plusieurs fois être arrêté et a fini par gagner la Suisse, déguisé en femme, en mai 1943. Il a joué un grand rôle dans le soutien à ses coreligionnaires et dans les réseaux d'entraide. Tous les amis du village sont invités à la noce. Selon la coutume, les rues sont jonchées de feuillages sur le parcours des mariés, c'est dire qu'on les considère comme des enfants du pays. Nombre de tonneaux de vin sont bus. C'est la fête et la jeunesse danse pour l'occasion. De cette union naîtront, le 14 mars 1944, deux jumelles, Agnès et moi-même, Liliane. Nelly reviendra souvent sur son accouchement difficile. Pas d'échographie, auparavant, pour lui dire avec certitude la grossesse double, et, même si elle s'en doutait un peu, c'est la surprise. L'accouchement, qui a eu lieu à la maison (peut-être est-il trop dangereux de faire accoucher une femme juive à l'hôpital, mais, surtout, à cette époque, les femmes accouchent chez elles), est long et mobilise une sage-femme et un médecin, plus une amie, Maud, et la grand-mère, Mania. L'aînée, Agnès, donne quelque inquiétude : elle n'a pas crié à la naissance, et elle semble cyanosée. Heureusement, le médecin intervient avec diligence (la secouant et la suspendant par les pieds) et elle reprend vie, pendant que le deuxième bébé arrive à son tour. Là encore l'épisode est resté dans les mémoires. Les deux filles sont accueillies avec joie, et feront toujours l'immense fierté de Nelly et des grands-parents. Elles seront entourées de soins attentifs, nourries avec le souci de leur donner le meilleur et ne manqueront de rien en ces temps pourtant difficiles, les deux vaches y pourvoient. |
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3. APRÈS LA GUERRE ![]()
Après la fin de l'Occupation, tout le monde quitte Poudenas à regret. La maison est vendue, et la famille en gardera la nostalgie. Mais il faut de l'argent pour recommencer et reprendre la vie normale, après cette terrible parenthèse. On imagine le courage qu'il a fallu pour surmonter ces épreuves et celles qui les attendaient encore. Comme tant d'autres familles, ils apprennent qu'en Pologne, pendant ce temps, tous les leurs ont disparu, totalement anéantis dans la tourmente de la Shoah : parents, soeurs, frères, cousins, cousines, jeunes et vieux, et même les enfants. Seuls ceux qui ont fui à temps (en Israël, en Argentine, en France) ont survécu. Tous les autres ont disparu, morts soit dans le ghetto même de Lodz, où les Juifs se sont trouvés rassemblés pour leur extermination programmée, soit en déportation.
Il en est de même pour Jacques Szkop : toute sa famille a été assassinée à Wilno, il ne reste plus personne de ses parents, soeurs et beaux-frères, neveux et nièces... Seules de rares photos permettent de leur donner un visage. On sait que les habitants de Wilno n'ont pas été déportés, mais ont été, dans leur grande majorité, systématiquement fusillés par les Allemands dans les bois proches. Les Edelist retournent à Rouen, pour y recommencer leur fabrique de chemises, dont l'enseigne est « Edelfix » (pour Edelist et Fils) et le logo, un cygne blanc (pour le « cygne » de la qualité). Ils s'installent à Sotteville-lès-Rouen, impasse Lemoine, où un grand atelier montre peu à peu une réussite méritée, due au travail de Félix et David, qui renonce à ses études de pharmacie pour aider ses parents. David reste donc auprès de ses parents à Rouen. En mars 1947 il se marie avec Fay Monique Trompetter, une toute jeune fille de 19 ans, qui est à ce moment-là aux Etats-Unis. Elle a connu, de son côté, des années de guerre plus tourmentées. Sa mère, sa grand-mère, commerçantes à Nantes, ont été déportées, ainsi que sa soeur de 20 ans. Elle-même, en juillet 1942, est arrêtée, puis à l'âge de 16 ans, le jour de son anniversaire (24 novembre) est internée au camp de Vittel. Elle y passe 15 mois. Finalement, elle est échangée contre des prisonniers, grâce à son père, citoyen américain. Avec David, ils habitent Rouen, et auront trois enfants : Richard (1947), Bernard (1952) et Isabelle (1953). A partir de 1952, David dirige seul l'entreprise, malheureusement Félix meurt prématurément, à 68 ans, des suites d'une opération de la prostate. Cette partie de la famille Edelist reste fixée à Rouen. Actuellement, les enfants se répartissent entre Paris, Le Havre et Israël. Jean (Sam) rencontre, à Bordeaux, une jeune fille, Anne-Marie Paulhiac, bénévole des hôpitaux. Elle est fille de médecin, de famille catholique. C'est le coup de foudre. Pour l'épouser, Jean (Sam) se convertit au catholicisme. Ils se marient en avril 1946 à l'église de Ribérac, d'où est originiare Anne-Marie. Ils s'y installent et auront trois enfants : Bruno (1947), Sylvie (1949) et Véronique (1957). Cette branche de la famille est restée en grande partie dans le Sud-Ouest, d'abord à Ribérac, puis actuellement à Bergerac et Bordeaux. Nelly, elle, va à Paris avec Jacques et les deux filles, qui ont 15 mois. Ils habitent, jusqu'en 1955, un petit appartement de deux pièces, cédé providentiellement par Tante Hélène, la soeur de Mania dont malheureusement le mari a été arrêté et déporté de France, et qui retourne à Rouen gérer sa propre chemiserie. Jacques, ayant une formation en électricité, acquise tant par ses études à Wilno (Vilnius) que par un emploi à son arrivé en France, fonde un atelier de construction de radio ; il l'appelle « Transmonde ». C'est lui, qui aurait voulu être architecte, qui dessine les modèles. Ils aiment profondément la France et la visitent avec plaisir, en appréciant les paysages, le climat, les différentes régions, la gastronomie, la civilisation et l'art de vivre. Entre eux et avec leurs enfants, ils ne parlent plus que le français, ils lisent en français, comptent et pensent en français, ils se sentent Français. Ils poussent les deux filles à faire des études, pour qu'elles deviennent de vraies françaises, citoyennes et ancrées dans les valeurs françaises. Nelly leur raconte néanmoins son passé, parce que c'est aussi sa jeunesse, dont elle a une certaine nostalgie. Jacques leur raconte moins son passé trop douloureux : parti à 19 ans, seul, de Pologne (Wilno), il n'a retrouvé après la guerre qu'un frère, lui aussi miraculeusement épargné. Il en concevra une blessure inguérissable, qui le rend sceptique, désabusé, écorché vif, et cachant ses sentiments derrière une froideur de timide et un humour décapant et, peut-être, déconcertant. La parenthèse de Poudenas s'est vite refermée, mais elle a laissé de profondes traces dans la famille. Les grands-parents ont continué à voir de temps en temps ceux qui sont devenus des amis, à leur écrire, à entretenir le souvenir de Poudenas et de ses habitants. Tous sont restés attachés à ce petit bout de terre qui a signifié pour eux la liberté, et la dignité d'êtres humains qui ont échappé à la déshumanisation, la perte des droits fondamentaux et l'anéantissement. |
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4. RENDRE HOMMAGE ![]()
Dans ce contexte, on peut dire que la famille Edelist (soit cinq personnes, au départ, plus une, l'époux de Nelly, plus deux bébés nés sur place) doit sa survie à l'aide active, la complicité et le silence courageux de tout un village, comme tant d'autres dans le Lot-et-Garonne, comme en témoigne le livre de Madame Vielcazat-Petitcol.
Nous l'avons toujours su, et cette mémoire a été cultivée, mi-réelle, mi-légendaire, sorte de mythologie familiale, par le récit qui en a été fait. Ce récit, malgré de nombreuses lacunes, contient beaucoup de faits avérés, confirmés par les témoignages qui les précisent et les nuancent mais ne les contredisent pas. Il a cependant fallu un long cheminement, le travail de mémoire fait dans les écoles, dans les médias, les travaux récents d'historiens, les exemples d'amis, pour que l'idée vienne de faire connaître cette histoire et de dire de façon concrète notre reconnaissance. C'est la troisième génération, celle des petits-enfants unanimes, qui a voulu ce rappel du passé, cette transmission de faits déjà sur le chemin de l'oubli. Ensemble, nous avons souhaité même tardivement, après toutes ces années et tant qu'il reste des témoins de cette époque, des mémoires encore vives, rendre hommage aux habitants de ce village, au minimum, par la pose d'une plaque dans la Mairie, qui rappelle aux jeunes générations les mérites de leurs ascendants. Tous portestent qu'ils ne sont pas des héros, qu'ils ont agi naturellement. Mais chacun sait que ce « naturel » ne s'est pas rencontré partour, et que nombre de ceux qui ont été arrêtés l'ont été sur dénonciation, que de nombreux Juifs ont été internés dans des camps français et que 76000 d'entre eux furent déportés de France et ne sont jamais revenus. A notre demande, Madame Piot, maire de Poudenas, et le conseil municipal consulté ont aussitôt manifesté leur intérêt et donné leur accord. Qu'ils en soient chaleureusement remerciés. Nous avons pris également contact avec un professeur du collège voisin, Monsieur Alain Simonnet, qui s'est montré sans hésitation intéressé par le projet, pour nous adresser à des jeunes de la région et leur transmettre un peu de cette mémoire, déjà lointaine. Ils n'ont, d'ailleurs, par eux-mêmes trouvé que peu de traces. Néanmoins leur intérêt, l'aide avisée de leur professeur nous ont encouragés et nous ont été précieux. L'aboutissement sera la pose d'une plaque le 23 juin 2006, dans la salle principale de la Mairie, par les petite-enfants de la famille Edelist. J'espère que de nombreux habitants de Poudenas et des alentours honoreront de leur présence cette cérémonie. Puisse-t-elle faire connaître le beau village de Poudenas et donner une légitime fierté à ses habitants. |
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