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Hommage à Emile Niederman et à ses camarades
Robert Niederman raconte...



Deux nouvelles années
de terreur



        « Après quelques semaines, un ami, lui aussi Viennois et réfugié à Paris, s'était présenté chez nous, et c'est lui qui nous a procuré une villa un peu délabrée au Cap d'Ail. Malheureusement, de mon mari je n'avais aucune nouvelle. Je suis restée au Cap d'Ail avec mes deux fils jusqu'en novembre 1943. Pour vivre, je vendais petit à petit des bijoux que j'avais pu emmener avec moi. Je les avais envoyés dans un coussin, lui-même glissé dans les bagages que j'avais fait expédier à Nice par une maison de transport et que mon beau-frère a gardé un moment dans sa cave. Quand nous nous sommes logés au Cap d'Ail, j'ai fait venir les deux malles et les ai mises chez un garde-meubles à Monte Carlo, car l'endroit était soi-disant « neutre ». Il y a eu là-bas des arrestations mais pas de rafles générales. A Monaco il y avait un bijouter très riche en face du casino. Les deux fils de ce bijoutier allaient au lycée de Monaco avec mes enfants, que j'avais inscrits dès notre arrivée au Cap d'Ail. Durant l'année qu'il avait passé seul, Robert était allé au lycée de Nice et avait passé son premier bachot. »
        « A Monaco, Robert a passé son deuxième bachot, et Emile a passé son premier bachot avec un an d'avance. Il était très bon en allemand. On l'avait interrogé sur Heine et il avait très bien répondu. C'était en été 43. On est resté jusqu'au mois de novembre, et là, comme les Allemands sont arrivés, on est parti. Ce sont mes enfants qui m'ont transportée en bicyclette, tour à tour, et on est allé dans un petit village de l'arrière-pays niçois, qui s'appelle Sclos-de-Contes. L'un de mes beaux-frères louait une maison dans le village, et l'autre en louait une dans la forêt alentour, à Cipière. C'est là que nous avons habité car la maison était plus grande que celle de Sclos, et bien caché dans la forêt. C'est ma belle soeur Tante Elie qui faisait la cuisine, s'occupait des repas... Nous avons passé quelques mois là-bas, jusqu'à ce qu'un jour les Allemands arrivent et arrêtent onze personnes dans le village. Dans la forêt on n'était pas inquiété. Je ne sais pas si c'est parce qu'on ignorait notre existence. Les gens qui habitaient là étaient pour la plupart très gentils. C'étaient surtout des Italiens, très aimables et très secourables. »
Sclos-de-Contes.
        « Une nuit les Allemands sont venus. On s'y attendait, on savait qu'on serait peut-être dénoncé un jour. Alors nous avons trouvé une grange à l'écart de la maison, et nous y sommes montés tous les soirs pour dormir, sur la paille, par-terre. J'y dormais avec mes deux enfants, mes deux beaux-frères et tante Elie. Un jour, lorsque nous sommes redescendus, les voisins nous ont dit que les Allemands étaient venus et nous avaient tout dérobé. Une partie de nos vêtements, les vélos de mes enfants, un peu de nourriture, un tas de choses. Je ne sais pas si ce sont vraiment les Allemands qui ont volé tout ça. A ce moment, nous sommes partis, et nous avons essayé de nous cacher dans la forêt en attendant de trouver une autre possibilité. Là, j'ai rencontré une famille italienne (1) qui nous a pris sous sa protection. Ces gens m'ont accueillie dans leur logement et ont trouvé une cachette pour mes enfants, dans un endroit montagneux où des Italiens étaient déjà cachés. Ils ont envoyé à manger à mes enfants, la femme faisait la cuisine et s'occupait de leur linge. Le mari avait un frère caché là-haut avec mes enfants, et ce frère a pris soin d'eux, c'était formidable.
        « Moi j'avais des amis à Monaco. Je ne pouvais pas rester chez la famille italienne qui me cachait, car il y avait certainement des gens qui savaient que nous étions là, et à l'époque on touchait je crois 50 francs quand on dénonçait un Juif. Nous savions qu'il y avait un dénonciateur dans le village et que nous étions menacés. (Après la guerre, il y a eu un procès et le traître a été condamné à une peine de prison. Moi j'étais au tribunal, et il y avait avec moi un homme qui avait été dénoncé et arrêté et qui par miracle n'avait pas été déporté, je ne sais pas exactmeent comment il a pu s'en sortir. Il est revenu après là guerre et il a dénoncé celui qui nous avait trahis). Alors le monsieur italien m'a accompagnée à Monaco. Je suis restée pendant quelque temps chez des amis, et ensuite je me suis cachée chez des gens au Cap d'Ail. Mais je pouvais facilement aller à Monaco voir mes amis, car la police ne s'occupait pas de nous. Ce n'était pas officiel, on n'avait pas de papiers, on n'avait rien. C'est alors que Robert a eu des nouvelles d'un ami qui était dans les Basses Alpes, à Barcelonnette, et qui était chargé avec sa femme d'une auberge de jeunesse. La femme était catholique, lui était juif mais personne ne le savait, certainement. Robert voulait aller là-bas et voulait qu'Emile le suive. Moi je ne voulais pas les laisser partir. Le monsieur italien qui nous cachait leur a demandé : « Comment savez-vous ce qui vous attend? » Emile adorait son grand frère et voulait absolument partir. Il est parti contre ma volonté. Il se passait des choses terribles en ce temps-là... »
Le Cap d'Ail
Barcelonnette
        « Emile et Robert ont donc rejoint l''ami de Robert à Barcelonnette. Alors qu'ils marchaient dans la rue tous deux, ils ont entendu deux gendarmes dire : « Ces deux-là, ce sont encore des Youpins ». Robert a pris peur, il est allé chercher du travail ailleurs, chez un cultivateur, en disant qu'il était étudiant à Lyon mais qu'il n'y avait pas assez à manger et qu'il venait à la campagne pour travailler. Pendant ce temps Emile était caché. Robert a finalement trouvé une place pour Emile et il est retourné le chercher. Quand il est arrivé là où se cachait Emile, Emile n'y était plus. Il était parti. En effet, il y avait aussi des Italiens cachés avec lui chez des habitants, et ces Italiens avaient décidé de rentrer en Italie car la frontière n'était pas très loin. Emile a décidé de les accompagner, il voulait rentrer chez moi à Monaco. Malheureusement, à la frontière on les a arrêtés. La Gestapo les a attendus toute la journée, et le soir, quand ils ont cru que la Gestapo était partie, ils sont sortis de leur cachette, mais les Allemands étaient encore là et on les a arrêtés. Emile n'a pas pu venir jusqu'à chez moi. Les autres, qui étaient catholiques, on les a laissé partir. Plus tard, un homme arrêté avec Emile a réussi à se cacher sous le train qui les emmenait, et il s'est enfui dans la campagne. C'est un cheminot qui l'a hébergé. Je n'ai plus jamais revu mon fils Emile.
        « On l'a emmené à Nice, à l'hôtel Excelsior, où l'on rassemblait tous les Juifs. C'est de là qu'il a été déporté. Naturellement, comme dans tous les cas, il y avait des avocats marrons qui prétendaient avoir des relations avec les Allemands. L'un d'eux m'a demandé 15 000 francs, à l'époque c'était beaucoup d'argent. J'ai pu lui apporter les 15 000 francs, il m'a dit : « lundi votre fils sera chez vous », et bien entendu il n'est jamais venu. Moi je ne pouvais rien faire, car si je m'étais présentée à la Gestapo, on m'aurait tout de suite arrêtée aussi. Emile m'a demandé de lui procurer des papiers parce qu'il avait une fausse carte d'identité, et de lui faire parvenir un certificat de baptême, mais je n'avais pas le temps de le faire, et même avec du temps je n'en avais pas la possibilité. Il m'avait envoyé un petit mot, je ne sais pas comment, certainement en passant par quelqu'un qui sortait de l'hôtel. J'étais désespérée parce que je ne savais pas quoi faire. Moi-même j'étais persécutée, on arrêtait les gens dans la rue, j'ai vu des gens pendus en plein Nice, des résistants qui avaient été attrapés. C'était terrible. Je ne pouvais rien faire. Je suis restée là-bas, jusqu'à la fin, jusqu'à la liberation de Nice. C'était le 1er septembre de la même année. Emile a été arrêté le 22 juin 1944. »
     Après son arrestation, Emile fut interné à l'hôtel Excelsior de Nice, siège de la Gestapo, d'où il fit parvenir quelques messages à sa mère. Il avait été arrêté avec des faux papiers au nom d'Emile Bottin et espérait que sa mère pourrait convaincre les Nazis que les papiers étaient authentiques et qu'il n'était pas juif. Emile était âgé de seize ans. Il avait déjà vu sa mère faire des démarches courageuses auprès de policiers français qu'elle avait su convaincre de ne pas s'acharner contre elle et sa famille. Aussi pensait-il qu'elle convaincrait facilement les Allemands de le laisser partir. Il ne se rendait pas compte qu'il lui demandait une chose impossible. Si Hélène s'était présentée à l'hôtel Excelsior, elle aurait été arrêtée elle-aussi.
     Emile arriva à Drancy en provenance de Nice le 28 juin 1944 (d'après les archives de Serge Klarsfeld). Il fut déporté à Auschwitz par le convoi n°76 du 30 juin 1944. Il participa à la « marche de la mort » qui commença le 18 janvier 1945
(2), et arriva épuisé à Buchenwald, où il mourut au mois de mars 1945.
        « On avait vécu un an à peu près tranquille dans le midi, avant l'arrivée des Allemands, même s'il y a eu quelques aventures. Par exemple on avait essayé de gagner la frontière suisse. Vous vous souvenez que l'année précédente, en 1942, Robert avait réussi à sauver mon frère et sa femme Tante Hélène qui étaient assignés à résidence dans les environs de Lyon. Mon fils qui était français ne risquait rien en zone libre, et pour les vacances il avait quitté Nice afin de rejoindre son oncle et sa tante. Ma belle-soeur, qui était une femme très intelligente, avait envoyé Robert à Lyon chaque jour. Chaque jour il faisait trente kilomètres aller, trente kilomètres retour, en vélo, pour se rendre dans un café où se réunissaient des réfugiés qui s'échangeaient toutes sortes de nouvelles. Un jour, la nouvelle a circulée qu'on allait arrêter des Juifs. C'est l'archevêque de Lyon qui transmettait ces nouvelles. Il était en relation avec l'Angleterre. C'était un homme extraordinaire, il s'appelait Gerlier. Mon fils a donc appris que le lendemain on arrêterait des Juifs. Les refugiés lui ont parlé du camion. Mon fils a eu le temps d'aller à Annemasse, d'où l'on pouvait faire passer des gens en Suisse. Il a trouvé un passeur. Il a accompagné mon frère et ma belle soeur à Annemasse, et c'est comme ça qu'ils ont pu se sauver. Mon fils est revenu et je l'ai retrouvé à Lyon pour aller à Nice. Le même camionneur était venu me chercher à Paris. Eh bien un an plus tard, en 1943, lorsque les Allemands sont arrivés en zone libre, on a essayé nous aussi d'aller en Suisse, mais il n'y avait plus aucun passeur, tous les passeurs avaient été arrêtés. Alors il a fallu rentrer à Nice, c'était terriblement dangereux. Il fallait passer par Grenoble, attendre un train, et on a passé la nuit dans un hôtel. Cette nuit-là, la Milice est venue et comme nous nous étions inscrits sur le registre de l'hôtel, ils ont emmené Robert. Avant que les Allemands arrivent dans le midi, on était tranquille car c'étaient les Italiens qui occupaient le midi. Vichy avait exigé qu'on mette le cachet « Juif » dans les cartes d'identité en zone occupée. Venant de zone libre, nous ne l'avions pas, et c'est pour ça que Robert a été arrêté. Les policiers se sont renseignés, on leur a confirmé qu'en zone libre les passeports ne devaient pas comporter pas ce chachet, et on a relâché Robert le lendemain. »


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