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Hommage à Emile Niederman et à ses camarades
Robert Niederman raconte...



De l'entrée en guerre
aux grandes rafles de 1942




L'exode

     A partir de 1938 étaient arrivés à Paris le frère d'Hélène accompagné de son épouse, et en 1939, c'est leur cousin Andy qui les rejoignait, fuyant Prague à après l'occupation de la Tchécoslovaquie par les Allemands.
     Lorsque la guerre éclate, en septembre 1939, les Niederman inscrirent leurs enfants au collège de Verneuil-sur-Avre, où ils furent internes, respectivement en classes de 5ème et de 3ème. Mais lors de la débâcle, ils rentrèrent à Paris, et en juin 1940, les Niederman cherchèrent comme tout le monde à fuir Paris désormais occupée par l'armée allemande. C'était l'exode.

La France après l'armistice de 1940
En vert, la « zone libre ».

     Là, malgré la panique ambiante, Geza parvint à se procurer une voiture d'occasion, et la famille quitta Paris. Il y avait Hélène et Geza, leurs deux fils, le cousin Andy, Tante Hélène (belle-soeur d'Hélène), et Tante Elly (belle-soeur de Geza). Lali, l'époux de Tante Hélène, était absent car interné à cette époque dans le camp de Meslay-du-Maine, sa nationalité autrichienne faisant de lui « le ressortissant d'un pays ennemi ». Explication bien ironique, quand on sait comment cette Autriche « ennemie de la France » considérait à la même époque ses ressortissants Juifs. « L'adage " les ennemis de mes ennemis sont mes amis " ne fonctionnait pas à l'époque », comme me l'expliquait récemment Robert.
     Dans leur voiture, les Niederman se dirigèrent vers Orléans, pour échapper aux Allemands. Hélène raconte : « Quand nous sommes sortis de Paris, à la porte d'Italie, il y avait la police qui arrêtait la circulation, et on nous a dirigés vers la porte de Choisy. Robert, qui ne voulait pas venir avec nous dans la voiture, était parti à bicyclette, et avait donné un rendez-vous à mon mari à la mairie d'Etampes, mais nous n'y sommes jamais arrivés. Nous n'avions plus d'essence, nous avons été obligés de laisser la voiture. Je ne sais pas comment Robert est arrivé à Etampes, mais nous, nous avions été obligés de nous arrêter. C'est le propriétaire d'une petite villa qui nous a laissés entrer pour la nuit. Nous avions perdu Robert et mon mari était très inquiet. Mais quand nous étions encore dans la voiture, nous avions croisé un camion qui transportait de la glace, et il y avait un vélo dessus. Mon cousin Andy a demandé au chauffeur du camion s'il pouvait lui prêter ce vélo, le chauffeur a accepté et mon cousin est parti pour Etampes, à la recherche de Robert.
     Il y avait à Etampes une auberge de jeunesse où les scouts descendaient, et c'est là-bas qu'il l'a trouvé. Ils avaient chacun une bicyclette.
La maison où nous nous étions arrêtés avec la voiture s'appelait la « Petite Folie ». Quand nous y sommes arrivés mon mari est lui aussi parti à la recherche de Robert.

      A la « Petite Folie », on nous avait dit qu'on distribuait de l'essence à la mairie, alors pendant que mon mari n'était pas là, je suis allée avec Emile, munie d'un bidon, chercher de l'essence. Quand mon mari est revenu on a continué avec la voiture jusqu'à Etampes pour chercher Robert mais on ne l'a pas trouvé, alors on est allé jusqu'à l'auberge de jeunesse. On y est arrivé à peu près vers 7h du soir, nous avons trouvé un petit mot écrit par Robert et mon cousin, qui disait : « Comme les Allemands avancent nous avons décidé de partir pour Bordeaux ». Alors nous pensions qu'ils étaient partis. Et comme nous étions une famille, la directrice de l'auberge de jeunesse nous donna une chambre. En fait Robert et mon cousin étaient présents cette nuit-là dans la même maison, un étage plus haut. Ils dormaient dans une salle commune. Mais je ne l'ai appris qu'après, je ne pouvais pas le savoir. On ne s'est pas revus le lendemain. A notre réveil, nous sommes repartis. En route, de nouveau on a manqué d'essence et on a laissé la voiture. Les Allemands étaient déjà dans Orléans et nous n'avons pas continué. Notre voiture était inutilisable, alors on a dû la laisser sur le bord de la route et on a continué à pied. Il y avait un exode terrible des deux côtés, ceux qui arrivaient du front et ceux qui arrivaient de Paris. Du front, arrivait une voiture à cheval, certainement volée par un soldat, et qui était pleine d'épicerie. Ma belle-soeur a arrêté cet homme en uniforme et lui a demandé s'il pouvait la prendre, parce qu'elle ne pouvait plus marcher. Il était gentil, il a dit oui. Mon mari, le pauvre, était cardiaque, alors on a demandé à l'homme s'il pouvait nous prendre aussi et il nous a pris. Quand nous sommes revenus à Paris, pendant un mois je suis allée partout où on pouvait aller pour avoir des renseignements à propos de Robert, mais il n'y en avait pas.  »


Robert gagne la zone libre

     Robert avait continué sa route vers Bordeaux, avec Andy. Au bout d'un mois, Hélène reçut des nouvelles de Robert par une personne qui arrivait de là où il se trouvait. Avec Andy, il avait gagné Agde, où se tenait le régiment tchécoslovaque. Les Tchèques avaient envoyé en France un régiment qui était destiné à combattre en Angleterre. Les deux frères de Geza se trouvaient là-bas aussi. Alors la Tante Elly, épouse de l'un d'entre eux, parvint à prendre un dernier train pour Agde, afin d'y rejoindre son mari. Elle y retrouva Robert qui resta quelque temps avec elle à Agde. Un jour, Hélène entendit qu'on montait l'escalier de l'immeuble, et elle dit à son mari : « Robert est là ». Hélène l'avait reconnu à son pas. Tout cela se passait en 1940.

     Cette même année 1940, au mois d'octobre, l'atelier de bijouterie-joaillerie des Niederman fut « aryanisé » et administré par un gérant nommé d'office. C'est également à cette période qu'on demanda aux Juifs de se déclarer au commissariat *. Robert refusa de la faire, parce que pour lui c'était « se jeter dans la gueule du loup ».

     Pour n'avoir pas participé au recensement, Robert reçut en novembre 1941 une convocation de la police, qui lui demandait de se présenter au commissariat du 3ème arrondissement. Hélène raconte :
     « Quand j'ai vu ça, naturellement, je suis allée au commissariat moi-même, et j'ai dit : « Je regrette, il n'est pas là, je ne sais pas où il est, il est parti ». L'employé était quelqu'un de bien, il m'a dit : « Heureusement pour vous, c'est bien, parce qu'on ne sait pas ce qui arrivera aux gens qu'on appelle. » C'était organisé par la Préfecture, il y avait les listes de tous les Juifs de Paris. Il faut dire qu'on avait été tellement idiots... Il avait fallu se présenter au commissariat, où l'on nous mettait un tampon « Juif » sur la carte d'identité. On s'était présentés nous-mêmes pour être en règle... Vous vous rendez-compte si on était idiots... Toute la famille s'était présentée sauf Robert, mais on a quand-même reçu la convocation parce que la préfecture avait les listes. C'est pour ça qu'on a fait partir Emile, qui n'est plus allé à l'école, mais est resté avec mon beau-frère et ma belle-soeur à Verneuil. Son ami B., qui est maintenant avocat, était là-bas aussi ».

     * Le recensement des Juifs de France commence le 27 septembre 1940


Second départ de Robert pour la zone libre

      Quant à Robert, qui ne s'était pas présenté au commissariat, il lui fallut fuir. Hélène explique comment les choses se passèrent : « Mon beau-frère Marcel était resté dans le midi à Nice, et on a expédié Robert là-bas avec un passeur. J'avais une amie qui connaissait un passeur. C'était terrible. On est allé à la gare d'Austerlitz, il y avait plein de policiers, c'était en novembre 1941. Le mari de mon amie et Robert devaient passer avec le même passeur. On était nous-mêmes en danger. Finalement ce passeur est arrivé, lui aussi se méfiait de la police. Ils ont enfin pu prendre le train et c'est à Mont-de-Marsan qu'ils ont franchi la frontière, la ligne de démarcation.
     « Qui était ce passeur ? Je ne le sais pas. On ne connaissait pas les gens, on l'avait seulement présenté à mon amie. C'est ainsi que les choses se passaient, l'un donnait une adresse à l'autre, et ensuite on s'en remettait à notre bonne fortune. On ne savait rien. Tout était risqué.
     « Dans le village où il emmenait les gens, il y avait un bistrot où les gens se rassemblaient par groupes de cinq ou six, puis traversaient une forêt qui aboutissait à la zone libre. Là-bas on ne les arrêtait pas à l'époque, et la population était assez compréhensive, on leur a montré où prendre le train et ils sont allés à Nice.  »
Robert
Robert

     A Nice, hébergé par son oncle Marcel, Robert fut immédiatement inscrit au lycée du Parc Impérial, en classe de Première. En juin 1942, il passa son premier baccalauréat et partit ensuite en vacances près de Lyon, chez son oncle Lali, le frère d'Hélène. Lali avait d'abord été interné au camp de Meslay-du-Maine en raison de sa nationalité autrichienne, puis le camp avait été déplacé au fur et à mesure de l'avancée des Allemands et finalement, Lali s'était retrouvé à Bogharie, en Algérie, d'où il était rentré en 1941 pour rejoindre Tante Hélène à Lyon. Quand Robert se rendit chez eux pour les vacances en juin 1942, Lali et sa femme étaient toujours autrichiens et vivaient pour cette raison en résidence surveillée, dans une situation très précaire. Robert, de nationalité française, n'était pas inquiété. Alors qu'il n'avait que dix-sept ans, c'est lui qui organisa en juillet la fuite de son oncle et de sa tante vers la Suisse. Un camion les transporta clandestinement de Lyon à Annemasse, d'où Robert les mis entre les mains d'un passeur. Lali et sa femme vécurent tranquillement à Genève jusqu'à la fin de la guerre.

     Hélène et Geza, eux, restèrent à Paris. D'abord, Geza était malade, il souffrait de gros problèmes cardiaques et pouvait difficilement se déplacer. Ensuite, Geza ne voulait pas fuir. Il croyait profondément en la France, était amoureux de ce pays, et ne pouvait pas admettre qu'il pût lui arriver quelque chose.



La rafle du Vel'd'hiv

     A Paris, la première préoccupation de Geza et Hélène en ces années 1941 - 1942 était de survivre. La nourriture se faisait de plus en plus rare.
     En 1942, il avait fallu faire revenir Emile de Verneuil : « Il paraît que les enfants ont été dénoncés par un professeur à Verneuil. (Après la guerre B. a dénoncé ce professeur, mais je ne sais pas ce qui est arrivé, on était tellement dégoûté de tout qu'on n'a pas fait attention.) Et Emile est revenu. »      

     Cette année-là commencèrent les grandes rafles. Geza avait contracté une angine de poitrine et devait désormais garder le lit.

     « Un jour, c'était le 17 juillet 1942, le matin, je suis descendue, la concierge m'a dit : « Mme Niederman, on est venu du commissariat, c'est cette nuit qu'on va ramasser les Juifs Tchécoslovaques. » Alors je suis venue le dire à mon mari. Lui ne voulait rien entendre, il ne voulait pas croire qu'on puisse faire une chose pareille. Il avait tellement confiance en la France qu'il pensait que c'était impossible. Il ne savait pas ce qui se passait. On ne savait pas, moi non plus. On avait entendu des personnes qui faisaient courir des bruits, mais il y avait aussi des mensonges, des rurmeurs suspectes... on ne savait pas. C'est à ce moment, le 17 juillet 1942, que les déportations en masse ont commencé. Il suffisait que la concierge nous dise de ne pas rester, mais mon mari ne voulait pas savoir.
     « Alors je suis restée avec lui, j'ai tremblé toute la nuit. Mon mari ne voulait pas y croire. On avait même un ami qui habitait pas très loin et qui nous avait proposé de venir chez lui, mais mon mari ne voulait pas, il voulait rester ici. Et le matin de bonne heure, à 5h du matin, on a tapé à la porte et j'ai dit à mon mari : « Tu vois, ils sont là ». Je n'ai pas ouvert la porte, ce sont eux qui sont allés demander à la concierge si on était là, elle a dit oui puisque c'était vrai, ils sont revenus, ils ont enfoncé la porte et sont entrés. C'était deux agents français, en uniforme, tout simplement. J'avais beau dire que mon mari était malade, pendant que mon mari disait que moi j'étais malade...
     « Ils ont cherché les enfants, et il y avait juste les photos des enfants, parce qu'Emile, je l'avais emmené en face, chez un ami qui l'a gardé parce qu'il y avait danger. Cet ami n'était pas très content que je lui demande de prendre Emile, alors j'ai dit : « Mais qu'est-ce que vous risquez ? Il parle français comme vous ! Personne ne viendra chez vous. Qui va vous dénoncer ? » Il a fallu que je parlemente. Il est resté là-bas pour la nuit, et moi je suis restée ici avec mon mari.
  «    Quand mon mari a vu ce qui se passait, il m'a dit « Il faut que tu te sauves ». J'ai répondu : « Comment me sauver ? ». Avant que la police puisse ouvrir la porte, je lui ai demandé de se sauver en vitesse par l'escalier de service. On avait un ami qui logeait en haut dans une chambre de bonne que j'avais, et je voulais que mon mari aille le voir. Mais mon mari avait une angine de poitrine, et a eu une crise juste à ce moment là. Il ne pouvait pas se lever. Il prenait de la trinitrine, et il m'a dit : « Prends ça, tu verras ce que ça fait. » Et en effet, ça a commencé à me frapper dans la tempe, c'est comme ça que cette pilule agit. C'était très fort, mais en attendant les agents ont enfoncé la porte et sont entrés dans l'appartement. Ils ont tout de suite commencé : « Levez-vous, habillez-vous et venez avec nous. » Alors moi j'ai dit aux agents : « Mais vous ne voyez pas qu'il est malade ? » et mon mari a ajouté : « Et elle aussi, elle est malade. » Les agents ont répondu à mon mari : « Non, la concierge a dit que vous étiez malade, elle n'a rien dit de votre femme. » Alors un agent a commencé à me suivre dans tout l'appartement, en me disant : « Prenez une couverture, prenez ceci, prenez cela », mais moi je n'ai rien pris, je suis retournée voir mon mari, qui me disait toujours « Sauve-toi, sauve-toi ! », en hongrois, mais je ne pouvais pas parce que l'agent me suivait partout.
     « Alors j'ai trouvé un moyen de parler avec cet agent. J'ai dit :  « Monsieur, la guerre ne va pas toujours durer, et un jour vous regretterez ce que vous avez fait. Demandez à votre chef si vous êtes vraiment obligé de prendre un homme malade comme mon mari. » Il s'est laissé convaincre, il est descendu, et pendant qu'il était en bas mon mari m'a dit encore : « Sauve-toi, sauve-toi ! », et j'ai pu me sauver. Je suis montée au 6ème étage chez le monsieur qui était notre ami et je lui ai demandé d'aller en bas pour voir si la porte de la rue Meslay était ouverte et s'il n'y avait pas la police devant, parce que c'était la deuxième sortie de l'immeuble. Il est revenu en me disant qu'il n'y avait personne. C'est à ce moment que je me suis sauvée. J'ai dévalé l'escalier, et j'ai couru dans la rue Meslay jusqu'au coin de la rue Saint-Martin, où il y avait une épicière, à l'époque, chez qui je faisais souvent mes achats. Elle était très gentille, elle m'a laissé entrer, j'ai passé la journée là-bas et le soir je suis allée rejoindre mon fils chez les amis qui le gardaient et ils m'ont hébergée pour la nuit. Le lendemain soir je suis allée chez cet autre ami qui nous avait proposé de nous héberger mon mari et moi avant la rafle.  »
     Pendant qu'Hélène échappait miraculeusement aux policiers, Geza fut arrêté et, trop malade pour marcher, il fut emmené sur une civière. Son fils Emile, alors âgé de quinze ans, assista à la scène depuis l'immeuble d'en face et raconta ensuite à sa mère ce qu'il avait vu.
     Hélène, Robert et Emile ne revirent plus jamais leur mari et père. Interné à Drancy, Geza Niederman fut ensuite déporté à Auschwitz par le convoi n°9 du 22 juillet 42. Il mourut au début du mois d'août 1942, très probablement assassiné.
Emile
Emile


Emile passe en zone libre

     « J'ai écrit à ma belle-soeur à Verneuil que mon fils Emile était en danger. Elle est venue le chercher. Elle n'était pas juive, elle était catholique. Elle est venue le chercher et l'a emmené à Verneuil. Il est resté là-bas un certain temps, jusqu'à ce qu'un ami vienne là où j'étais cachée, me dire que sa belle-mère allait partir pour la zone libre et que si je voulais je pouvais envoyer mon fils avec elle. Il fallait payer une somme assez élevée, mais à l'époque on ne regardait pas, et pour sauver quelqu'un on faisait tout ce qu'on pouvait, et donc j'ai écrit de nouveau à ma belle-soeur qu'elle me ramène mon fils, et j'ai envoyé Emile rejoindre Robert en zone libre. Il m'a raconté ensuite qu'on l'a emmené jusqu'à Châlon-sur-Saône, et que là, ils ont traversé la Saône qui était très large, avec de petits bateaux, et qu'il y avait des projecteurs que les Allemands braquaient sur la Saône pour voir si des gens se sauvaient, mais qu'ils sont passés. C'était très difficile, ce parcours, il est passé par des champs, par je ne sais où, jusqu'à ce qu'il arrive dans un endroit où il a vu des maisons et des gens, et où il a trouvé une gare. Il est allé à Lyon, parce que mon fils Robert se trouvait à côté de Lyon, chez mon frère qui était là-bas à ce moment-là. C'est là qu'ils se sont rencontrés et par la suite ils sont allés à Nice chez mon beau-frère Marcel qui les a hébergés. »


Hélène se retrouve seule

     « Je suis restée encore un peu chez ce monsieur qui avait proposé de nous héberger avant la rafle, et après une dame, Madame L., est venue me chercher. Elle avait un studio au sixième étage d'un immeuble de la rue Molière et elle m'a proposé d'aller là-bas pour me cacher. Elle m'a fait chercher par une dame qui m'a conduite jusqu'à elle. Tous les Juifs portaient une étoile. Je l'ai enlevée évidemment. Mon fils Emile n'avait jamais voulu la mettre. Je suis allée habiter chez Mme L., elle voulait que je reste seule mais je n'avais pas envie. Je voulais qu'elle reste avec moi. Alors elle est restée dans une autre chambre, elle était très courageuse. Elle allait travailler, elle donnait des cours d'allemand, elle faisait du racommodage chez des gens. Elle avait raconté à la concierge que j'étais venue de province me faire opérer. Je crois que la concierge ne la croyait pas, mais elle était comme il faut, elle n'a rien dit. »

     « On est venu me mentir. Le monsieur qui avait fait partir Emile m'avait dit qu'il connaissait une dame qui était amie d'un employé de la Préfecture, un Allemand, qui pourrait libérer mon mari, et elle me demandait je crois à l'époque 80 000 francs. C'était beaucoup d'argent. Alors j'ai dit « Oui, je suis d'accord, mais il faut qu'elle m'apporte une lettre de mon mari, une preuve qu'il est vivant ». Je ne savais pas où il était, on ne savait pas le sort qui les attendait, on ne savait rien du tout. On savait seulement qu'ils étaient enfermés à Drancy. Mais par la suite, j'ai appris qu'il n'était même plus là, qu'il n'était même plus vivant quand ils sont venus me proposer ce marché. D'ailleurs je n'ai pas eu de suites. J'avais demandé des nouvelles de mon mari avant de donner l'argent, et j'ai bien fait parce que c'était des mensonges. Une fois j'ai reçu de mon mari une lettre, que j'ai encore, dans laquelle il m'écrivait de faire très attention à mes enfants, parce qu'il se passait des choses terribles. Il avait pu donner cette lettre à quelqu'un qui avait bien voulu la sortir de Drancy. C'est tout ce que j'avais, c'est tout.  »


Hélène rejoint ses enfants en zone libre

     « Je suis restée chez Mme L. tout le mois d'aoùt, et c'est Robert qui s'est occupé à Lyon de me sauver d'ici. Il m'a prévenue qu'il avait trouvé un camionneur qui allait m'emmener en zone libre. Et un jour, je descendais dans la rue parce qu'il fallait que j'achète quelque chose à manger, et j'ai vu un grand bonhomme qui cherchait, qui regardait les numéros dans la rue. Robert m'avait dit que quelqu'un viendrait me chercher alors je lui ai demandé simplement s'il cherchait une dame qui s'appelait Mme Niederman. Il m'a dit oui. Alors je lui ai demandé de monter et il m'a tout expliqué, il m'a donné des rendez-vous, il m'a expliqué qu'il avait un grand camion et que c'est avec ce camion que je partirais. C'était en septembre 1942, début septembre. Je n'avais eu aucune nouvelle de mon mari depuis son arrestation.
     « Le passeur m'a donné un numéro de téléphone et m'a dit de l'appeler à tel moment. Au téléphone il m'a donné rendez-vous pour une certaine date et Mme L. est toujours allée partout avec moi. »

     « Elle avait un courage monstre. J'ai appris par la suite qu'elle aussi était juive. Elle était baptisée, elle allait à l'église, portait une grande croix, faisait tout pour cacher qu'elle était juive. Elle ne me l'avait pas dit, elle l'avait caché à tout le monde. Comment l'ai-je appris ? Parce que ce studio où elle me logeait n'était pas à son nom. Il était au nom d'une amie qui vivait à Nice, et qui le louait au propriétaire de l'appartement dont dépendait les chambres de bonne. Or cette dame, ne pouvant plus payer le loyer, avait demandé à Mme L. de quitter l'appartement et de le vider, puisque le propriétaire lui donnait congé. Mme L. m'a demandé de l'aider, et notamment de vider une malle qui appartenait à son amie de Nice. Et lorsque j'ai vidé cette malle, j'ai trouvé un acte de naisssance, qui était établi par la commune israéilte d'Odessa. Cette dame était née à Odessa, et elle était juive. Et Mme L., c'était pareil, elle n'était pas d'Odessa, mais elle était juive, de Pologne je crois. Elles étaient dans la même situation. Mme L. a vécu très longtemps à Vienne où elle était devenue professeur de français, et sa soeur aussi. Sa soeur était mon professeur, et elle était le professeur de ma soeur. Elle a quitté Vienne en 1938, et en arrivant à Paris elle est venue me voir. Elle n'avait pas de moyens et on avait encore tout ce qu'il fallait parce qu'on travaillait encore un peu, alors mon mari, qui était très gentil, lui a toujours donné à manger. Elle était très reconnaissante, c'est pour ça qu'elle s'est toujours occupée de moi. Elle me connaissait depuis que j'étais jeune fille. »

     « C'est elle qui m'a accompagnée à tous les rendez-vous que m'a donnés le passeur, et plusieurs fois il nous a trompées, il n'est pas venu, parce qu'il avait peur de nous peut-être. Mais un jour il nous a fait venir je ne sais plus bien où, je crois que c'était avenue Jean Jaurès, dans un garage immense, et là il y avait un camion immense, de déménagement, mais on ne voyait pas ce qu'il y avait dedans. Moi on m'a installée devant, juste derrière le chauffeur, avec deux autres personnes. On était assis sur des pièces de machines, ce n'était pas très confortable. A côté de moi il y avait un bonhomme qui m'a raconté des choses terribles. Qu'il arrivait de Nancy et qu'il y avait là-bas des voyous qui l'avaient menacé et avaient persécuté des Juifs. Il était un peu fou et avait terriblement peur. Il m'a raconté tout ce qui lui était arrivé et il m'a dit de ne pas rester là avec mon argent. Madame L. m'a dit : « Vous ne voyez pas qu'il est fou ? Il ne faut pas vous décourager. Restez dans ce camion ! ». Je suis partie, on a voyagé toute la nuit, et à la ligne de démarcation, il y avait les Allemands avec des chiens, qui aboyaient après le camion d'une manière terrible parce qu'ils sentaient qu'il y avait des gens dedans. Il y a même un Allemand qui est passé avec une lampe, et certainement que le chauffeur était d'accord avec les Allemands, il avait dû leur donner de l'argent où je ne sais pas quoi, autrement je ne comprends pas comment on serait passé. Au cours du voyage, il y avait des prisonniers de guerre évadés qui étaient aussi montés avec nous, sur le toit, et avaient quitté le camion avant la ligne de démarcation.

     « C'est comme ça que je suis arrivée à Lyon, dans la propriété de ce camionneur, où j'avais rendez-vous avec mon fils. Et lorsque nous sommes descendus, il y a trente personnes qui sont sorties de ce camion. On ne les voyait pas, durant le voyage je n'ai vu que les deux personnes qui étaient avec moi, derrière le chauffeur. Le camionneur transportait des machines, et il cachait les gens au milieu. C'était un type ingénieux. Ça a coûté beaucoup d'argent. Je crois qu'il a touché un million de francs pour les trente personnes. A mon arrivée, j'étais affamée, je voulais aller dans un restaurant mais il n'y avait plus rien à cette époque, et chez le bonhomme qui m'a transportée ils étaient en train de faire un grand repas mais ils n'ont même pas eu l'idée de m'offrir un bout de pain ou quelque chose. Finalement Robert est arrivé et nous sommes allés chez des amis à Lyon qui nous ont donné à manger. Ils étaient eux aussi Viennois. Le soir on a pris le train pour Nice et on a voyagé toute la nuit. A Nice mes beaux-frères nous attendaient à la gare. Mes deux fils et moi avons habité chez l'un d'eux, qui nou a accueillis avec sa femme Tante Rose. »


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m.janicka -- samedi 10 mars 2007, 17:21

chaque fois que je lis un récit comme le votre j'ai la chair de poule je me mets a votre place heureusement que j'ai eu des parents qui ont eu peur avant l'heure et nous sommes partis nous cacher. pourquoi tant de zèle de la part de certains policiers francais.



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