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Hommage à Emile Niederman et à ses camarades![]() |
Robert Niederman raconte...![]() |
![]() La vie à Paris
dans l'entre-deux-guerres ![]()
En 1925, Hélène pouvait vivre très tranquillement en France avec la nationalité tchécoslovaque, selon ses propres mots. Mais son mari et elle préféraient devenir français, parce qu'ils avaient les enfants, et souahitaient pour eux les mêmes droits que pour les autres Français. Robert et Emile allaient à l'école à Paris, et ne connaissaient même pas la langue maternelle de leurs parents. Bien intégrés à la jeunesse de leur quartier, et excellents élèves l'un comme l'autre, ils fréquentèrent l'école communale Montgolfier jusqu'au certificat d'études, puis le lycée Voltaire.
Tant que ses enfants étaient petits, Hélène passa la plus grande partie de son temps à s'occuper d'eux et de son foyer. Il lui arrivait toutefois régulièrement d'aider son mari, dont l'atelier occupait une pièce de leur appartement. Les services qu'elle lui rendait prenaient souvent la forme d'une course chez un client auquel il fallait livrer un travail. Durant cette période, Hélène dit avoir été très heureuse, en particulier auprès de ses enfants et de son mari, ainsi que de tout leur entourage. Elle raconte : « On était bien, on avait notre petite famille, les frères de mon mari étaient à Paris aussi, ils étaient bijoutiers également. C'étaient les oncles de mes enfants, ils vivaient avec nous, on déjeunait ensemble, moi j'étais un peu la mère pour toute la famille. Ils aimaient beaucoup mes enfants, et pendant la guerre on est resté ensemble aussi longtemps que possible. » |
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Pendant ce temps-là, les membres de la famille restés en Europe de l'Est suivirent des parcours divers, mais beaucoup devaient finalement essayer de fuir vers la France ou l'Angleterre. En 1938, après l'Anschluss, le frère d'Hélène, Louis, l'avait rejointe à Paris accompagné de sa femme, connue dans la famille sous le nom de Tante Hélène. Louis était bijoutier-joaillier lui aussi et travailla chez Geza. Dans la famille, on l'appelait Lali. Sa femme entreprit quant à elle de donner des cours de français aux réfugiés. La soeur d'Hélène, Irène, fit des études, et devint professseur d'histoire-géographie à Vienne. Son mari était professeur d'anglais dans une Ecole de Commerce, ils avaient un fils prénommé Otto. Quand la guerre commença et que les Allemands occupèrent le pays, Irène, qui avait cessé de travailler pour s'occuper de son enfant, ne put reprendre l'exercice de sa profession. En outre, son mari souffrait de graves problèmes cardiaques, et quand un Comité juif s'occupant d'envoyer des enfants en Grande-Bretagne (avant que ce pays n'entrât en guerre contre l'Allemagne et ses alliés) se chargea en 1938 d'y conduire leur fils, Irène et son mari ne purent le suivre tout de suite. Irène devait rester auprès de son mari, malade et incapable de voyager. Ce dernier mourut finalement d'une crise cardiaque, « à cause de toutes ces histoires », dit Hélène, et à ce moment, il était déjà trop tard pour Irène : elle ne pouvait plus gagner la Grande-Bretagne. Son fils, neveu d'Hélène, grandit tout seul en Grande-Bretagne, dans des orphelinats et des familles d'accueil où il ne passa pas une enfance heureuse. |
Tout ce petit monde à présent séparé, même si certains étaient parvenus à reconstituer une famille unie à Paris, avait grandi ensemble. « Enfants nous avions été élevés ensemble, moi et mes cousins, comme des frères et soeurs. A Trencin nous rencontrions à chaques vacances ma cousine de Budapest, Ella. », explique Hélène, qui évoque très souvent les deux mois de vacances qu'elle passait chaque année à Trencin, en Slovaquie, chez sa grand-mère. Ces vacances restent semble-t-il un des souvenir les plus joyeux de son existence.
Trencin était au début du 20ème siècle une très jolie petite ville de province, bien différente de la ville industrielle qu'elle est devenue. Hélène raconte que sa grand-mère y avait une petite maison qui donnait sur la rue, et devant laquelle se trouvaient un tilleul ainsi qu'un petit banc où les enfants s'amusaient avec d'autres enfants du voisinage. Ils allaient aussi se promener dans la forêt. « C'était les Carpates. On montait aussi haut qu'on le pouvait. C'était magnifique. Le soleil et la lumière étaient magnifiques. Enfants, nous étions très heureux ensemble ». |
![]() Vues de Trencin, Slovaquie (à droite, la synagogue) |
Hélène entretint des relations suivies avec sa famille durant les années 30, mais elle ne retourna à Vienne qu'une seule fois, en 1937, avec ses enfants. Il eût été coûteux et compliqué pour elle de faire ce voyage plus souvent, car il fallait vingt-quatre heures pour aller de Paris à Vienne. |
Elle dit s'être très vite adaptée à la France, dont elle parlait déjà la langue en arrivant. Dès l'enfance, ses parents lui avaient fait donner des leçons particulières de français. Parler des langues étrangères, et notamment le français, faisait partie de l'instruction. On apprenait aussi l'anglais, mais le français avait la préférence des intellectuels viennois qui croyaient profondément dans l'idéal français résumé par la formule « liberté, égalité, fraternité ». Napoléon inspirait également une immense admiration.
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![]() La place de la République (vue de la rue du Temple), symbole d'un idéal politique admiré à l'étranger.. Le boulevard Saint Martin, où vit la famille Niederman, relie en 700m la place de la République à la Porte Saint Martin. |
Toutefois, Hélène a le souvenir d'avoir pris « beaucoup de bon temps » avec lui, en fréquentant régulièrement les théâtres, les salles de concert et les cinémas parisiens. Ils sortaient chaque fois qu'ils en avaient le temps : ils allaient au cinéma toutes les semaines, mais aussi au Petit Casino, où de nombreux artistes firent leurs débuts, et dans bien d'autres salles célébres.
Geza aimait beaucoup les spectacles de Music-Hall. Il était arrivé en France bien avant la guerre, et la vie culturelle parisienne lui était déjà familière quand Hélène l'épousa. C'est au Gaumont Palace, célèbre cinéma, qu'ils virent pour la première fois un film parlant, Le pêcheur de perles. |
![]() Le Gaumont Palace. |
Nous sommes toujours dans les années 30. Par les membres de leur famille restés en Europe de l'Est, les Niederman étaient informés des grosses difficultés que commençaient à rencontrer les Juifs là-bas. Mais Hélène explique qu'ils n'étaient pas tellement conscients de ce qui allait se passer, d'autant que, directement ou non, ils avaient parfois dans leur jeunesse vécu des incidents isolés, ou essuyé des mouvements d'hostilité qu'ils avaient toujours jugés maginaux . Hélène raconte : « Déjà en 1919, quand on faisait des promenades avec mon frère dans la montagne il y avait des écriteaux où l'on pouvait lire « Juden inhaus » [Juifs dehors]. Ça avait déjà commencé, mais on ne pouvait pas imaginer les proportions que ça prendrait. Il se passait des choses anormales, il existait une propagande. Mais qui a pu imaginer que des cruautés pareilles se produiraient ? Surtout qu'on était libres. Il y avait des antisémites, peut-être un peu plus virulents qu'ailleurs [Hélène évoque Karl Lueger, maire de Vienne bien connu pour ses positions pro-nazies], mais sans commettre d'excès. Ils pouvaient vous insulter éventuellement, mais alors l'insulte antisémite leur échappait au cours d'une querelle dont le point de départ n'était pas le racisme. Enfant, je n'ai jamais eu à me plaindre de problèmes de racisme. J'avais des copines catholiques, juives, aucune différence. Lors d'un séjour à l'hôpital, j'étais dans une chambre de quatorze enfants ; il y avait un panneau où figuraient des renseignements sur nous, parmi lesquels notre religion, j'étais la seule juive. Aucune fille n'aurait osé me faire la moindre remarque, jamais, et si l'une d'elles l'avait fait, elle aurait été réprimandée par les soeurs qui travaillaient dans cet hôpital. Ces choses étaient impensables. Je ne vais pas dire avec ça que les Nazis n'ont pas trouvé beaucoup d'amis là-bas. Il y avait énormément de gens qui étaient pour eux, mais c'est plus tard que ça s'est développé. Ça a commencé après la première guerre mais on n'en sentait pas encore l'effet. » |
Ce qu'Hélène nous explique, c'est, semble-t-il, que l'antisémitisme auquel elle avait pu être confrontée dans son enfance n'était pas généralisé, mais utilisé ponctuellement par certains pour insulter ou discréditer des personnes qu'ils n'aimaient pas ou auxquelles un différend les opposait. Plusieurs fois, elle dira que cet antisémitisme n'était pas « du racisme », affirmation déconcertante sur laquelle on aurait aimé pouvoir l'interroger plus, mais dont on entrevoit le sens : ce n'est pas une communauté entière qui était visée par les mots ou actes antisémites qui étaient prononcés ou accomplis, mais une personne dont l'adversaire prenait pour cible l'origine religieuse, sans pour autant s'en prendre à l'ensemble des Juifs par ailleurs. Ces explications plutôt inattendues nous permettent vraisemblablement de percevoir la manière progressive, diffuse, insidieuse dont des idées déjà inacceptables se sont installées dans la société et dans les moeurs, au point que les Juifs eux-mêmes ont appris à vivre avec en les minimisant.
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Karl Lueger |
A Vienne, Hélène pouvait croiser des gens venant de toutes les communautés qui formaient cet Empire austro-hongrois aux frontières si changeantes. Autant de mélanges culturels et d'abord linguistiques, qui se faisaient en parfaite harmonie selon elle. Il y avait parfois quelques moqueries, envers certaines tournures de langues ou certains accents, mais toujours sur un ton amical et dans le but de plaisanter. Une partie de l'actuelle Pologne, la Galicie, appartenait à l'Empire, et on y parlait l'allemand comme partout, même si bien sûr les langues locales subsistaient. Les enfants qui habitaient l'actuelle Pologne recevaient à l'école le même enseignement que les petits Viennois ou les petits Slovaques. Hélène, feuilletant un livre, montre à son interlocuteur des photographies sur lesquelles on voit, semble-t-il, de jeunes écoliers polonais. Elle fait remarquer : « Vous voyez ces enfants qui allaient dans une école religieuse, ils étaient déjà parfaitement émancipés, il s'habillaient comme tout le monde, il n'y avait pas de traditions arriérées. » Elle nous renvoie de son pays l'image qu'elle en garde au fond d'elle depuis son adolescence, celle d'un Empire civlisé et raffiné, ouvert à la modernité et au monde extérieur, un Empire où les enfants d'artisans prennent des cours particuliers pour apprendre les langues vivantes, où il y a un piano dans chaque foyer, où la vie intellectuelle est foisonnante... Comme elle le répète souvent, Hélène menait une vie de famille heureuse en France depuis 1924, avec les soucis, les peines et les joies de n'importe quelle famille. Elle se souvient par exemple que ses enfants allaient aussi souvent que possible respirer l'air de la campagne en Normandie, à Verneuil-sur-Avre, chez leur oncle Hugo qui les aimait beaucoup. Bien sûr, les effets de la crise de 1929 s'étaient faits violemment sentir, et avaient considérablement affecté les affaires de Geza et Hélène, mais ils continuèrent à travailler tant bien que mal, les enfants poursuivirent leurs études au Lycée Voltaire, et la vie suivit son cours. L'arrivée du gouvernement de Front-Populaire en 1936 s'accompagna d'une reprise économique pleine de promesses. Hélène garde de la fin des années 30 le souvenir d'une période agréable, au cours de laquelle toute la famille vécut heureuse à Paris. Par-delà les petits soucis du quotidien, pour Geza et elle, la chose la plus importante était le bien-être de leurs enfants. |
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