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Hommage à Emile Niederman et à ses camarades
Robert Niederman raconte...

Hélène enfant


Hélène, une jeune Viennoise
au début du XXe siècle.



        Hélène (Ilona en hongrois) est née à Budapest, le 5 décembre 1900. Son père s'appelait Alexandre Krauz, et sa mère s'appelait Charlotte Bock. Elle était le premier enfant de ses parents. Après elle vinrent Irène et Louis. Son père était bijoutier. Il avait un atelier dans lequel il fabriquait surtout des bagues, car il était spécialisé dans le métier de baguiste. Alexandre et Charlotte étaient très heureux de la naissance de leur fille Hélène. Ils avertirent la grand-mère qui habitait à 500 km de là, dans une petite ville de Slovaquie qui appartenait à la Hongrie à cette époque. La grand-mère fit le voyage pour voir le bébé. Plus tard, on raconta à Hélène que la grand-mère, arriva un soir, et qu'Alexandre, tout heureux de la naissance de sa fille, lui montra l'enfant à la lueur d'une lampe à pétrole et demanda : « Avez-vous déjà vu un aussi beau bébé ? » Hélène s'est toujours plue à rapporter les propos émerveillés de son père. Pendant un an, Hélène et ses parents vécurent à Budapest, puis la famille déménagea pour Vienne.
          A Vienne, Alexandre commença à changer de situation : il n'était plus établi à son compte mais il travaillait comme ouvrier bijoutier dans des ateliers. Il avait quitté Budapest parce que la manière dont on y travaillait ne lui convenait pas. Il se sentait mieux à Vienne où les gens lui paraissaient plus sérieux. Hélène explique : « Ce n'est peut-être pas bien de le dire, mais il trouvait qu'à Budapest, le gens faisaient trop de combines en affaires. Lui était un homme très droit et ça ne lui convenait pas. » Après cinq ans de travail comme ouvrier, Alexandre eut l'occasion de reprendre l'atelier d'un homme âgé qui cherchait un successeur. L'homme lui permit de payer petit à petit, et c'est comme ça qu'Alexandre s'établit à son compte. A propos de son enfance, Hélène raconte :

        « Mon père parlait le hongrois, et il parlait l'allemand aussi. Ma mère parlait le Hongrois et parfaitement l'allemand. En effet, il y avait de écoles religieuses et ma mère avait fréquenté l'école juive où l'on apprenait le hongrois et l'allemand, alors que dans les autres écoles on n'apprenait que l'allemand. On voulait donner aux enfants une instruction plus importante. C'était des écoles privées. Après, au lycée il n'y avait plus de différence, tout le monde fréquentait le même. Ma mère parlait aussi le slovaque parce que la population là où elle habitait était une population de travailleurs, de gens de la campagne qui parlaient le slovaque. C'était la langue du pays, mais en ville on parlait le hongrois. Enfant, je parlais l'allemand, mais par l'oreille j'ai appris le hongrois, et le slovaque aussi quand j'étais toute petite, parce que pendant l'été j'étais chez ma grand-mère en Slovaquie, et elle avait des bonnes qui venaient de la campagne et ne parlaient que le slovaque (et peut-être un peu le hongrois). Alors tout ne le monde ne parlait que le slovaque avec elles et moi j'entendais et j'ai appris un peu. Avec mes parents je ne parlais qu'allemand mais je comprenais le hongrois.Quand ils voulaient dire quelque chose que les enfants ne devaient pas comprendre, ils parlaient hongrois et moi je comprenais tout. Mes parents parlaient souvent hongrois entre eux. Ils ont fait le choix de ne m'apprendre que l'allemand parce que c'était la langue qui était enseignée dans les écoles à Vienne, et qu'ils voulaient que je puisse suivre plus facilement. »

        « Dans ma famille seuls mes grands-parents et ma mère pratquaient la religion, mon père était parfaitement libre-penseur, moi aussi. Je n'allais pas dans une école juive. J'allais dans une école communale où tous les enfants allaient, comme en France, et il y avait un enseignement religieux obligatoire. Des professeurs venaient dans des classes spécialement aménagées dans lesquelles on amenait les enfants pour qu'il assistent à cet enseignement. Il y avait un prêtre pour les catholiques, un rabbin pour les juifs, et un pasteur pour les protestants. C'était assez libéral. Je ne me sentais pas du tout différente des autres enfants. J'avais des amis de toute confession, indifféremment. Et ça ne posait aucune difficulté. »
Dans la Vienne des années 1900, Gustav Klimt peint des toiles toutes d'or, aux personnages parés de bijoux.

        « J'ai commencé à travailler à Vienne. J'ai fait l'apprentissage de la bijouterie dans l'atelier de mon père, à partir de 14 ans, après l'école, jusqu'à 17 ans, et après j'ai fréquenté une école commerciale. J'ai recommencé l'école à 17 ans. C'est moi qui ai choisi d'aller travailler avec mon père, car c'était la Grande Guerre, mon père était obligé de faire son service militaire et comme j'étais l'aînée, il m'a proposé de rester avec ma mère pour l'aider dan l'atelier et aussi dans le commerce, parc qu'il fallait faire des courses, livrer de la marchandise, faire toutes sortes de courses qui concernaient le métier. C'est pour ça que je n'ai pas continué mes études. On allait à l'école de commerce le matin seulement, donc je pouvais aider ma mère l'après midi, dans le courses et la comptabilité etc.
         « J'avais une soeur, et un frère qui était le plus jeune. Les deux ont fait des études, puisque moi j'aidais ma mère. A Vienne, les années de guerre étaient difficiles. Nous-mêmes n'avions pas trop à souffrir, car mon père faisait son service à la campagne. Il était déjà trop âgé pour aller au front. Donc on l'employait pour ramasser des métaux non ferreux, probablement pour fabriquer des munitions, de choses comme ça. Il avait l'occasion de voir de villageois qui nous apportaient souvent à manger, alors on avait à peu près ce qu'il nous fallait. Mais la population a terriblement souffert. »

        « Pendant ces années de guerre, nos relations avec la population autrichienne de souche étaient normales. Nous n'étions pas considérés comme des Hongrois. Autriche et Hongrie étaient le même pays, une seule monarchie dans laquelle nous avions tous les mêmes droits.. A la fin de la guerre il y a eu une révolution et la monarchie a été abolie. »
Die Arbeiterzeitung
journal social-démocrate autrichien.
        « L'empereur François Joseph qui était mort en 1916 avait eu pour successeur son neveu Otto. Mais après la guerre, en 1918, la population ne voulait plus d'un empereur, elle voulait un pays démocratique. Le pays était démocratique avant aussi, parce qu'il y avait un parlement, il y avait des députés. Mais les socialistes étaient arrivées au pouvoir et c'en était fini de la monarchie. Mon père était socialiste dans sa jeunesse car la vie d'ouvrier était très dure et il était contre les injustices. Il voulait que tout le monde ait les mêmes droits. Les ouvriers travaillaient 12 ou 14 heures par jour, il n'y avait pas de vacances, on était mal payé. Après la révolution, les Socialistes ont eu la majorité et ont gouverné. C'était démocratique, ça ne fonctionnait pas mal. Il y avait aussi des Chrétiens Socialistes. Leur chef était un homme d'Eglise qui s'appelait Seibel, il était en minorité chez les Socialistes, mais avait tout de même une place.
        « On a fait beaucoup de progrès à cette époque, on avait plus de droits qu'avant. Les Socialistes ont diminué le temps de travail, faisaient beaucoup pour la population, pour les enfants, ils ont créé des écoles maternelles, ce qui n'existait pas avant. La ville de Vienne était un modèle d'administration. Il paraît qu'on est venu de l'étranger pour visiter Vienne et s'inspirer du modèle Viennois. On est venu par exemple d'Uruguay, pour prendre modèle sur nos écoles. »

        « A cette époque la vie culturelle viennoise était intense. Ma mère était très intéressée par la culture. Elle nous a doné l'habitude de lire. C'est elle qui nous aidait à faire nos devoirs pour l'école. Elle nous faisait réciter nos poèmes, etc. Mon père, lui, était socialiste et lisait tous les jours un journal, l'Arbeiterzeitung, qui était un journal d'ouvriers mais aussi d'intellectuels. On pourrait le rapprocher du journal Libération, par exemple. Il était toujours au courant de ce qui se passait. Mes parents étaient curieux, s'intéressaient a l'actualité.
        « Dans mon entourage on aimait beaucoup la musique et le théâtre. C'est mon frère qui m'accompagnait en général. Il avait cinq ans de moins que moi. Il jouait du violon et il aimait aller à l'opéra. Nous y allions presque toujours ensemble, une ou deux fois par semaine. C'était magnifique. On allait au théâtre, il y avait le Burgtheater qui était un peu l'équivalent de la Comédie Française, et le Volkstheater où on jouait aussi des pièces un peu plus faciles. Au Burgtheater on voyait des tradutctions de Molière, de Shakespeare, il y avait de très grands acteurs. Naturellement il y avait des pièce de Goethe, de Schiller, et d'autres. Au Volkstheater, on avait donné par exemple Die Reuber (Les Brigands), l'une des pièce les plu célèbres de Schiller. C'était très intéressant, il y avait des artistes internationaux. A l'opéra on jouait Strauss, mais Johann Strauss était surtout joué au Theater an der Wien, où l'on ne donnait que des opérettes. J'ai de très bons souvenirs de tout cela, c'était très agréable. »
Le Volkstheater de Vienne.
Le Theater an der Wien.
L'intérieur du Burgtheater (au 19e siècle).

         « A l'opéra j'ai entendu le ténor Leo Slezak, et d'autres dont j'ai oublié le nom. J'ai entendu beaucoup de concerts, avec par exemple Bruno Walter, le gendre de Toscanini. Il y avait de magnifiques pianistes. A Vienne il y avait des salles de concert magnifiques, spécialement construites pour la musique. Tout cela m'a beaucoup manqué quand je suis arrivée à Paris, car autour de moi ça n'intéressait personne. C'est un an plus tard, quand mon frère est arrivé, qu'on a recommencé à aller au théâtre et au concert, et j'ai entendu une fois Furtwängler diriger à Paris.
       « Le dimanche, on allait à la campagne. On faisait des excursions dans la forêt viennoise, c'était très agréable. Mon frère, des amis et moi y passions toute la journée. Il y avait des trains pour y aller, c'était très facile. Les environs de Vienne étaient très beaux. Tout le monde y allait le dimanche. Et l'été on allait aussi au bord du Danube, il y avait des plages. Ma maman nous préparait un casse-croûte, ou bien là-bas on trouvait des saucisses avec de la moutarde ou du raifort. Ce sont mes meilleurs souvenirs, avant de venir à Paris. Là, naturellement, ma vie a changé. »

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