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Un hommage posthume pour l'éternité Le dimanche 7 mai 2006, à Bouesse, dans l'Indre, Clément et Clémentine Lavillonnière ont reçu à titre posthume la médaille des Justes. Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, ils avaient acueilli chez eux deux enfants juifs, Gilbert et Jacques Martal. En effet, en 1940, la situation des Juifs devenant de plus en plus difficile en zone occupée, la mère de Jacques et Gilbert décida de confier ses enfants à Clément, son frère de lait, et à sa femme Clémentine, qui vivaient de l'autre côté de la ligne de démarcation. Gilbert fut envoyé à Bouesse le premier, son petit frère quelques mois plus tard. Clément et Clémentine trouvèrent naturel de prendre les deux enfants sous leur protection. Ils tinrent secrète la vraie raison de leur long séjour à Bouesse, présentant Jacques et Gilbert comme deux petits Parisiens envoyés à la campagne pour se protéger des bombardements. Jacques et Gilbert partagèrent la vie familiale des Lavillonnière, aux côtés de Jeannine, la fille de Clément et Clémentine, et de Marcel, leur fils. . |
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Les Lavillonnière savaient quel danger ils couraient. « Ils risquaient la dénonciation, l'arrestation, voire la déportation. Nous savons, pour en avoir parlé avec eux depuis, qu'ils en étaient parfaitement conscients », ont expliqué Gilbert et Jacques Martal au journaliste de la Nouvelle République venu assister à la cérémonie. Aujourd'hui, Clément et Clémentine sont décédés. Leur fille Jeannine, qui vit désormais à Argenton sur Creuse, tout près de Bouesse, les représentait lors de la cérmonie du 7 mai 2005, au cours de laquelle ils ont été élevés au rang de Justes parmi les Nations La remise de médaille a eu lieu au château de Bouesse, puis le cortège s'est rendu devant la maison des Lavillonnière, qui appartient aujourd'hui à René Ballereau, le maire de Bouesse, pour se recueillir et assister à la pose d'une plaque commémorative sur laquelle on peut lire : « Ici de 1940 à 1945, Clément et Clémentine Lavillonnière, honorés comme Justes parmi les Nations par l'Etat d'Israël, cachèrent et sauvèrent, avec courage et générosité, grâce à tout ce village, deux enfants juifs dont la famille fut exterminée à Auschwitz ». |
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Je vivais maintenant dans le Berry... En 2003, Gilbert Martal a publié aux éditions du Cosmogone un livre autobiographique intitulé Un arbre en Israël. Il y évoque sa vie chez les Lavillonnière, et dresse de Clément et Clémentine un émouvant portrait qui leur rend hommage. Il salue également le courage de l'ensemble du village de Bouesse, dont les habitants ont su respecter le secret des Lavillonnière et les ont parfois aidés. En quelques pages, Gilbert Martal nous fait partager à la fois sa découverte de la campagne, la vie quotidienne d'un village des années 40, et sa condition d'enfant caché.
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« Je vivais maintenant dans le Berry, chez Clément, le frère de lait de ma mère, sa femme Clémentine et leurs deux enfants, Jeannine et Marcel, qui m'avaient accueilli pour de grandes vacances. Au début, ce dépaysement ne m'émut guère, ou je ne m'en souviens pas. Il prit, bien plus tard, tout son sens. Le changement, la campagne et la vie sans ma mère m'occupèrent d'abord. Je découvrais tout : les travaux, les prés, les ruisseaux et les bois véritables, où l'on n'ose entrer, les bêtes familières et celles qu'on aperçoit, les nids dans les arbres et les chants d'oiseaux. Mais la fin de l'été survenue sans rejoindre Paris, l'école à Bouesse où l'on m'avait inscrit, les nouveaux camarades un peu rudes et l'étonnement de rester chez des inconnus qui me traitaient gaiement en petit Parisien, la séparation qui durait avec ma famille, me pesaient plus et m'intriguaient. Cela ne pouvait m'inquiéter vraiment ni m'ouvrir les yeux car « la mort n'existait pas encore », mais l'heureuse inconscience et l'aveuglement qui m'avaient protégé se fissuraient déjà. Les mois qui s'écoulaient sans qu'il se passât rien, l'automne et l'hiver, les fêtes sans revoir les miens, les nouvelles toujours plus vagues qu'on me donnait à ma demande, mais sans lettre à lire, installaient le doute, la tristesse et le manque. La guerre expliquait ces ennuis temporaires : il fallait juste patienter, tout rentrerait dans l'ordre et la paix nous réunirait. Alors, j'écoutai passionément le silence des champs pour y guetter au loin, pendant des années, les volées de cloches qui annonceraient la fin de la guerre, le retour des parents « en voyage » et le recommencement d'une époque lumineuse où le pain serait blanc, la joie sans mélange et l'amour absolu. En attendant, je gardais les vaches, une vache plutôt, « Lunette », normande au poil fauve, une chèvre habitant avec elle et quelques moutons suivis par un chien qui faisait l'important, durant les longues journées sans école. Les animaux buvaient en route dans une mare, dont les grenouilles snobaient le chiffon rouge que Marcel agitait sous leurs gros yeux ronds, tandis que j'obtenais, en secouant les pruniers, des pluies de mirabelles. La vache enveloppait d'un coup de sa langue rose, qui torchait aussi ses narines gluantes, une grosse touffe d'herbe drue. Les moutons passaient derrière elle et terminaient le travail, en piochant la terre à petits coups de tête rageurs. La chèvre se régalait de pousses tendres et mort-nées, d'arbustes encore verts, de rameaux en bourgeons comme des pointes d'asperges, friande du meilleur qu'elle avalait d'un coup puis qu'elle ringeait en méditant : « Est-elle chtite, c'te chièbe, elle a le vice ! ». Elle goûtait aussi le pain, le savon, le papier, le tabac que nul n'avait souillé de sa lèvre impure, car la chèvre est douteuse et nareuse. J'ai tout appris de l'art de tailler un bâton, d'en sculpter le pommeau, de dérouler l'écorce du saule et de la découper artistiquement. Comme je chapusais le bois, le canif dérapa, tranchant l'ongle avec un petit dôme de chair, suspendu par un filament. J'avisai, déconfit, mon pouce entamé comme un oeuf à la coque et j'écoutai Marcel : j'urinai sur la plaie pour la désinfecter, je recollai au doigt le grain séparé. La nature, bonne fille, s'en contenta. J'ai toujours ce stigmate pour me persuader que je fus cet enfant qui jouait à la campagne il y a soixante ans. On sait que l'homme est un berger déchu, regrettant un âge d'or où il vivait paisiblement au rythme du mouton. Nous tenions une ferme modèle, un élevage de boeufs roux et de chevaux bais, composé de cailloux judicieusement choisis pour leur robe de silex ou leurs flancs de calcaire. Nous creusions des trous dans le sol et nos bêtes hivernaient à ciel ouvert en été, dans des logements réguliers figurant des étables autour d'un abreuvoir. Nous remplacions ponctuellement leurs litières de feuillages moisis par une poignée d'herbe fraîche. Elles mangeaient des betteraves et des plantes fouragères assez bien imitées, sans tourteaux ni farines. Des couleuvres glissaient dans les haies comme des trains silencieux. La main de l'imprudent touchait des vipères assoupies dans un nid, lovées sous les blés en javelles ou filant sous les eaux. On tremblait à les voir nager dans la rivière ou voler par bonds sur la route. Postée fixement en hauteur, la buse endormait le mulot du battement de ses ailes et tombait comme une pierre enserrant sa proie. Des renards ou des chiens retrouvant leur instinct saignaient des brebis. La terre était là, tranquille et parée comme une table. On s'agaçait les gencives avec des brindilles et des tiges. On ressentait la nature, son rite immémorial et son oubli de l'homme. Seul, on rêvait sur un almanach, un album illustré de vieilles actualités, de gloires oecuméniques, on suivait un scarabé vert ou des cerfs-volants, l'insecte samouraï déployant ses bannières, une fourmilière sous les coups comme une ville bombardée, des sauterelles géantes ou des grillons, noirs chevaliers, pour l'honneur s'entretuant. À plusieurs, on causait de la Jeanne ou de l'Amédée, des moissons en trézeaux, kiosques de gerbes alignés dans la plaine. Les jeunes éventaient les amours et les vieux recensaient les morts. Les aînés construisaient un feu, tiraient quelques bouffées de lianes rétives : « La vigane est humide aujourd'hui ». D'autres exhibaient, rose énergique, un sexe dardé pour saluer la beauté féminine. On virait les bêtes qui marchaient vers les sillons cultivés ou qui s'apprêtaient à sauterles bouchures, alléchées par l'herbe étrangère. À notre tour, traversant les limites du monde interdit, nous maraudions les raisins bleus, nous entrions nus dans l'eau des étangs proches, au milieu des joncs et des vols de canards, dans un charivari panique, et nos jours se guidaient à la montre du ciel. Au village, c'étaient des jeux moins bucoliques. Une échelle branlante atteignait au-dessus de l'étable un modeste appentis. D'une cache sous la paille, on retirait des mitraillettes et des revolvers, répliques en bois parfaites, chefs-d'oeuvre du charron qui maniait la gouge et la plane à côté du travail, un portique à ferrer les boeufs. Ou, plus physiques, les courses en draisines, châssis de landaus qui dévalaient la pente et se carambolaient au bas des prés. De plus pervers, après la classe, filaient l'institutrice qui retrouvait un garçon de ferme. L'ingénue, le lendemain, fredonnait cette scie : |
« Derrière chez nous l'y une mont-a-a-gne
Moi mon ami nous y rendions souvent en y montant de terribles tourments Mais en descendant mille soulagements. » |
Les voisins les plus aisés, qui semblaient des seigneurs, avaient deux filles : Marie-Madeleine, un peu fière ou sévère ; Marie-Thérèse, très directe et rieuse. Les deux Marie, l'une belle et l'autre jolie, m'intimidaient. J'avais un béguin pour Pierrette, la fille du boulanger, première en tout, pour ses grands yeux mauves, sa figure fine et pâle. On m'appelait le Négus pour mon charme typé, sans viser autrement mes origines. On disait juiver (tricher, voler) sans malice et goûter en juif (en douce, « en Suisse ». On racontait des histoires drôles ou pas. Le silence des fils honorait les pères qui savaient ou devinaient. Le secret du moins, s'il a transpiré, n'est pas tombé dans de mauvaises mains. Le curé, le maire et l'institutrice avaient donné l'exemple ou le mot. Il y avait certainement des pétainistes, sinon des antisémites. Mais j'imagine que c'étaient leurs « idées ». « Les gosses de chez Clément », c'était autre chose et c'était sacré. Voyez le vieux radoteur incarné par Michel Simon, dans Le Vieil Homme et l'Enfant de Claude Berri, qui loue le Maréchal et bouffe du Juif à toutes les sauces, mais qui fond devant ce gamin délicieux, joué par un petit Arabe. En tout cas, mes hôtes seuls ont porté l'inquiétude et je n'ai rien vu, c'est considérable, avant une alerte assez chaude et commune au village.
La fille aînée de Clément, Jeannine, était très belle, aussi brune et laiteuse que sa mère, avec des traits doux et réguliers. Mais c'était une grande personne, elle avait cinq ans de plus que moi, vingt centimètres aussi, qui nous éloignaient. Elle avait encore mis des distances en habitant la ville où elle était placée, chez une couturière, et en prenant à nos yeux des manières de dame. Elle n'était pas comme son frère Marcel ou la petite « Mimi », qu'on élevait avec nous, ma compagne aux champs. Je la regardais plutôt comme une jeune fille idéale, une parente un peu crainte, malgré son indulgence - beaucoup moins que Clément mais un peu plus que Clémentine, qui ne savait pas cacher sa bonté -, elle était un modèle au jugement redouté car nous l'admirions. Nous aurions bien aimé qu'elle nous prenne au sérieux, mais son rire épanoui, ses Oh ! et ses Non ! répétés devant nos sottises étaient pires que les cris poussés par Clémentine. Marcel, en affranchi, m'initiait aux plaisirs positifs. L'oeil aigu, la peau blanche et le cheveu noir, un nez retroussé sur une petite moustache, comme son père, il plaisait aux femmes. Il avait le charme et la gouaille, il était réaliste et pudique. Il étreignait la vie de ses mains provisoires. La mort lui vint trop tôt par une goutte de salive au coin des lèvres. Il n'eut pas d'enfant, sa soeur non plus. C'est un beau nom français qui sombre avec eux, celui des Lavillonnière, une famille de Justes, mais des petits aujourd'hui, descendant aussi d'eux qui sauvèrent des gamins, s'appellent Clément, Clémence et Clémentine. Cependant j'étais seul, mes parents me manquaient. Les jeux n'effaçaient pas la brûlure, exacte au rendez-vous du soir, qui se calma plus tard dans les années pleines, avant de ressurgir dans l'âge avancé. Je n'étais pas chez moi. Les prévenances marquées, les colères bénignes et la froideur inévitable me rappelaient également que j'étais l'étranger, qu'on accueille de son mieux mais qui se sent peser à proportion même de ce qu'on fait pour lui. Mes hôtes affectueux ne sont pas en cause. Ils se heurtent plutôt à mon propre retrait. Eux sont parfaits de gentillesse pour ce gamin morose et j'ajoute après coup : d'héroïsme discret, car l'époque était effrayante, elle révélait les braves gens comme aussi les canailles, en décuplant chacun dans sa spécialité qu'il ignorait peut-être avant d'assister incrédule à l'éclatement de ses actes. Mon frère né en septembre arrivait dans l'exode ; il eut un répit pendant la drôle de guerre avant de goûter, dans les bras maternels, aux pénuries du temps. Lui, trop jeune, ou gardé par mes parents tant qu'ils purent, et moi mis au vert, nous suivions des chemins séparés. Puis un jour brusquement le bonheur comme il n'existait plus. Une dame de la ville était assise chez Clémentine. Elle s'encadrait le visage dans l'unique fenêtre de la petite maison, sous l'échelle du grenier. La porte était fermée mais il émanait de sa personne, hiératique et figée comme une sainte de vitrail, une rumeur d'événement qui propageait ses ondes autour de paroles qu'on n'entendait pas, mais qu'on voyait seulement se former sur ses lèvres. Oui, maintenant, je la reconnaissais : c'était Madame Arnaud, une Parisienne amie de Simone*. Elle avait pu traverser la France occupée, franchir en tant qu'aryenne la ligne de démarcation pour amener mon frère qui avait deux ou trois ans, comme son fils ou son neveu. J'imaginai plus tard le déchirement de ma mère en le lui confiant, sa solitude ensuite et son accablement, puis ses questions avides au retour de Madame Arnaud. Elle ne pouvait plus le nourrir ou craignait d'être prise avec lui, sachant bien qu'elle s'en séparait pour longtemps, peut-être pour toujours, espérant le sauver en l'abandonnant comme tant d'autres avant elle, submergées par la guerre, la misère ou la honte et redoutant déjà ce jeune insolent qui leur dirait « Madame », la bouche pleine d'épingles et bavant le mépris. Comment avait-elle pu tenir depuis le sevrage ? Plus de filets de sole ou de merlan frais, plus de blanc de poulet, de lait de poule ou de jambon maigre avec la purée comme avant. J'avais eu plus de chance, on m'avait gâté comme un enfant dans des années moins dures, ayant déjà sans le savoir un parrain collectif et funeste, une horrible sorcière offusquant mon berceau. J'enviais ce couple faible, « Danaé seule en mer, de tous abandonnée, errant à la dérive avec son nouveau-né. »** Mais pour l'heure, je n'étais plus seul, il était ma famille. Je serrais ce petit inconnu qui m'appartenait et j'étais possédé, bégayant et riant, d'une joie décisive. Ce fut l'année où commença l'abattage de mon peuple, sa déforestation massive. La catastrophe fut si totale qu'elle a tué son Soljenitsyne. À peine ici ou là, quelques vieux archivistes, enterrant des chroniques et nommant des visages. La forêt brûle encore, on entend le fracas de ses effondrements. Certains, que vos ombres dérangent, prouvent que vous n'êtes pas morts, que vous n'étiez pas des millions. Ils effacent vos noms sur les cénotaphes. Ils nous voudraient sobres jusqu'à l'aphasie, mais j'aurai contre eux le souci d'Antigone et son cri lancinant. Le matin, Clémentine tirait de l'eau du puits sur la place et déposait les seaux dans un placard sous la fenêtre. Une bouilloire chauffait en permanence sur la cuisinière avec ses tiroirs munis de poignées et de robinets jaunes, à côté du foyer, qui tiédissaient de l'eau ou séchaient du bois vert. Elle jonglait avec les ronds de fonte qu'elle enlevait au bout d'un crochet pour élargir le feu sous le poêle, accélérant brusquement la cuisson du dîner, pour l'arrivée du maître dont le pas court approchait dans la ruelle. On attendait Clément qui bougonnait un peu, ajustait sa casquette et sortait de sa poche un canif. Il traçait la croix vite au verso d'un grand pain, gardé dans la maie, qu'il débitait sur son coeur. Après le fromage blanc salé piqué d'échalote, apparaissait radieuse, comme un soleil horizontal, la vaste omelette aux tranches de lard et de jambon fumé. Nous mangions le soir sous la suspension de la lampe à carbure, sifflant sa lumière dure et son odeur d'acétylène. La soupe trempait l'été dans un bouillon lacté, l'hiver dans l'eau de cuisson du boudin. Clément faisait chabrol. Il n'y avait certes pas de moulin banal ou de seigneurie mais on s'entraidait à l'ombre du château. Les plus pauvres menaient leurs bêtes aux communaux ou sur les bas-côtés des routes. On enpruntait le cheval du voisin, ses feuillées dans une petite cabane au fond du jardin. On louait des sillons dans un champ pour y faire sa vigne ou ses légumes. Ceux qui n'avaient pas une nombreuse famille ou des journaliers s'épaulaient. A Noël, des gars du village aidaient à tuer le cochon, qui donnait toute une année de viande. Plusieurs gaillards maintenaient par des cordes un être à la peau rose, encombré de chairs rondes, qui couinait, qui criait, qui pleurait comme un homme sentant l'acier froid lui perforer la gorge. Le sang clair et fumant moussait dans un bac. On recouvrait le corps, après ses derniers soubresauts, de paille flambante et crépitante. Les gamins distribuaient des morceaux dans les maisons voisines et touchaient des pièces en étrennes. Un chaudron bouillonnait dans la cheminée, distillant ses sucs appétissants. On attendait ces fêtes comme les vendanges, la moisson et les repas de batteuse devant la machine arrêtée, courroies immobiles et roues silencieuses, relayée par les rires et les chants des convives oscillant en cadence. Le dimanche, la salle était condamnée, Clément se lavait entièremment dans la cuvette en émail avec la main d'éponge. Il passait un bourgeron neuf et des braies de velours, puis sortait tout pimpant. Les cloches appelaient à la messe. On sortait de beaux habits repassés pour entendre un sermon, respirer l'encens, contempler les fleurs de l'autel, entonner un chant pur au son de l'harmonium, admirer le lustre à bougies, les saints polychromes et les grands candélabres au pied des tableaux. La famille du château trônait sur son banc. Le vieux curé psalmodiait du latin dans sa chasuble d'or, agitant son étole qui battait la mesure, assisté d'enfants rouges, bâclant les gestes appris. Il ouvrait une boîte, essuyait un verre, y trempait ses lèvres. Cet homme de coeur nous admit à son catéchisme et tout le village avec lui, comme Clément, prit des risques et nous accorda sa protection. Alors ces belles scènes de théâtre, ce luxe inhabituel et ce silence de fête après le rituel posaient sur les jours un accent nécessaire, comme un buis sur le mur, un rameau sur la porte. Nous devancions, les épiant du coin de l'oeil, ceux qui signaient, se levaient ou retombaient sur le prie-dieu. Nous remuions les lèvres aux antiennes, aux répons, sans retrouver la page ou, las de marmonner à vide, nous nous rattrapions par un « Amen » sonore au bon moment. Des lectures exténuaient un pathos inusable, avec des anecdotes et des rebondissements, Marie vêtue de bleu, vierge et mère éplorée. J'étais plus intrigué par « l'homme-femme », un cantonnier travesti, d'un autre village, qu'on regardait comme une institution, sachant que la nature a ses fantaisies. Après la clochette de l'élévation, les fumées d'encensoir et les génuflexions, des filles offraient dans l'allée des parts de gâteau blond. Les quêteuses avaient moins de succès. Dispensés d'enterrements mais requis de baptêmes, nous toisions bravement les petits ramassant des sous percés et des poignées de dragées qu'on lançait à la volée sur les marches profanes. Les hommes ne passaient pas toujours par l'église pour se rendre au café. Reprenant à la table sa place éminente, le maître de maison, solennel et joyeux, trouvait des gestes d'officiant pour découper la volaille dorée, rôtie le matin même au four du boulanger. Il distribuait des parts en silence ainsi qu'au tabernacle. Clémentine enfin, dénouant sa serviette qui l'abritait des mouches et le dissimulait, comme une oeuvre qu'on inaugure, dévoilait le prunat pourpre et dentelé, serti de coulures mauves, ou la coupole du poirat, tourte aux fruits majestueuse, forée d'une cheminée centrale par son doigt magique ou par un plus modeste quand, cédant aux suppliques, elle déléguait son privilège. Clément retournait dans la tabagie pour y jouer aux cartes en buvant du vin frais, parmi ses égaux qu'il connaissait depuis des générations. Il ressortait après le souper pour rentrer tard dans la nuit, guerrier gesticulant parmi les ombres de la rue, racontant très fort, la figure en sang, comme il avait cloué l'Auguste ou rossé le grand Papillon. J'étais au Champ-Buran, gardant mon troupeau sage et disparate, embarqué dans un songe au-dessus de l'ennui, contemplant les frênes agités dans la brise et les chênes bouclés. J'admirais ces grands arbres qui maintiennent la vie, qui dessinent le temps, ces puissances immobiles en mouvement perpétuel comme la terre et les mondes. Les ombres étaient courtes et ne marquaient pas encore, comme des aiguilles noires, l'heure du retour, quand les bêtes repues lèvent un peu la tête, en regardant le maître, et s'acheminent insensiblement toutes seules, en broutant toujours, vers le lieu de départ. Or j'entendis nettement , mais tamisés par la distance, assourdis par le chemin menant à l'écart, des cris cotonneux venant de la route. Je vis une auto noire avec des têtes sorties de mon côté, des bras qui bougeaient dans ma direction. Je devinai : - Qu'est-ce que tu fabriques ? Dépêche-toi de rentrer ! Les Boches arrivent ! Je courus tout le long du trajet, le cou tordu pour regarder en arrière et bousculant mes bêtes qui trottinaient sans conviction. Mais vite ma peur communicative, les coups de bâton, les aboiements du chien qui comprenait la situation triomphèrent de leur indolence et la changèrent en une crainte salutaire du Boche, qu'elles fuyaient maintenant comme la « mouche », avec bouses, emballements, jeux de cornes et ruades, en bêlant et meuglant leur indignation. Nous déboulâmes, éperdus, à l'entrée du village qui termina cette bacchanale. On attendait une colonne justement par cette route de Velles, longue droite perpendiculaire à la grand'rue du bourg. L'ennemi buterait sur ce T, propice à l'embuscade, qui fracasserait sa course. L'obstacle inhabituel atteindrait son orgueil et tromperait ses réflexes. Il emmêlerait ses véhicules, on les incendierait, les soldats sortiraient comme des torches ou les mains levées : on n'aurait plus qu'à les cueillir. La bordure de troènes, en face de l'arrivée, brillait de carabines. Un fusil mitrailleur en batterie surveillait l'horizon. Deux types inconnus, couchés à plat ventre sur le bas-côté, servaient ce canon minuscule, haussé par un trépied. Les femmes avaient fui dans les bois, poussant les enfants devant elles. Clément Lavillonnière, maréchal-ferrant, était resté dans sa forge avec son patron, le maire du village. Il avait inventé sa résistance intime, un calme insolite au milieu du vacarme, et rien ne varierait dans son être. Il achèverait sans faute le travail entrepris, dédaignant les moteurs et les équipages et la marche vaincue de la barbarie. Il verrait les intrus comme s'ils n'existaient pas, sortant de l'histoire couverts de honte et de sang. Il poursuivrait sa tâche avec un mépris tellurique, sans un regard à la horde emportant les débris de sa force et tout l'arsenal cahotant de ses crimes. Les seigneurs humiliés, déchus d'un rêve de domination, jalonnaient leur repli de carnages inutiles et de ruines fumantes, angoissant les témoins de leurs contre-offensives, les victimes désignées pour les représailles. Furieuse et découvrant à son tour la souffrance inconnue, pleine de rage et de peur nouvelles, la bête enfin blessée, refoulée dans son antre, punit les piqûres de toute sa puissance, avivant la terreur qu'elle inspire, l'horreur de son retour. Des soldats tuaient pour tuer ou venger leurs désastres. D'autres plus las, désabusés, semblaient seulement désireux d'en finir et de rentrer tranquilles dans leur pays détruit. Clément, lui, s'apprêtait à l'épreuve : il resterait sourd au danger qui miaule, à son bruit distinctif avançant sous les autres ; il serait insensible au feulement des machines, au cliquetis grandissant des chenilles, quand l'affolement des vitres et les trépidations du sol annonceraient leur approche. Il ne tournerait même pas la tête au roulement des chars ébranlant tous les murs, indifférent à ces mouvements absurdes de monstres quaternaires, avec leurs carapaces, à ces allées et venues de piètres événements qui troublaient son époque primitive et brutale. Il saurait s'abstenir de vaines provocations qui retomberaient sur d'autres mais il n'était pas homme à se priver, le cas échéant, d'un geste crâne ou d'un coup de gueule, qu'il paierait au prix fort. Dressé sur le mâchefer, il taillerait plus nerveusement le sabot du cheval, il battrait le fer rouge à coups plus lourds sur l'enclume. Il sectionnerait la tige de lave incandescente qu'il plierait comme un arc. Armé de la pince vulcanique, épée de justice brandie au-dessus de sa tête, il la tremperait dans le bain d'eau sifflante, à côté du brasier, sans regarder la route entraînant dans sa crue des épaves et des naufragés menaçants. Il ajusterait le fer sur la corne brûlée, le clouerait en lâchant des bordées de jurons contre l'apprenti flageolant et blême qui maintiendrait mal, par la courroie sur son genou, la patte inquiète de l'animal. Avec ses accès de virilité théâtrale, c'était un petit homme fier, ombrageux et violent, dur au mal et aux gens, terrible en ses colères, mais d'une absolue rectitude et témérité, généreux, lui si pauvre, comme un monarque, et fin dans sa rudesse, ayant sans l'instruction, l'intelligence et sans titre, l'honneur et la dignité. Or, en amont du bourg, un pont sauta. Le convoi qui pouvait venir d'Oradour et de Tulle se détourna, gêné dans sa retraite, et je crois bien que Bouesse ignora toujours l'uniforme allemand. Rien ne troubla son silence archaïque, ni l'écho des batailles, ni les cris du tocsin. Une église, un château, des maisons sans défense : ce village ouvert resta préservé dans l'orage comme une île sous un anticyclone. Même un combat aérien, qu'on vit de loin, parut anodin. Le seul gamin peut-être que la guerre tourmenta, dans ces champs épargnés, rêvait d'un carillon qui s'élèverait au-dessus des vignes, avec lenteur d'abord, puis saisi d'allégresse, pour sonner la fin de la nuit. » Gilbert MARTAL, Un arbre en Israël, chapitre II (pp. 29 à 41)
Éditions du Cosmogone, Lyon, 2003 |
* Simone est la mère de Jacques et Gilbert Martal.
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** Anthologie grecque, traduction Marguerite Yourcenar.
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